Souvenir...

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dimanche 20 juillet 2014

Messiaen Milhaud...

Le hasard des émissions de France Culture m'ont fait mettre les deux M's sacrés du vingtième siècle l'un après l'autre.

M's sacrés et pourtant pas trop. Car ils sont si peu programmés en salle. Leur sort s'inscrit dans ce moment de l'histoire, peut-être, où les compositeurs se sont peu à peu effacés dans l'imaginaire des gens : Langue savante que le commun des auditeurs ne connaît ni ne partage --- ce n'est pas celle qu'on apprend au solfège ou dans la chorale paroissiale ---, naissance du disque populaire en parallèle, publique averti détourné vers le jazz.... Ravel et Debussy, Strauss et Wagner auront été les dernières stars populaires. Dutilleux a pu décéder l'an dernier dans l'indifférence générale.

Stars pourtant. Plus faciles d'écoute que la très cérébrale second école de Vienne, malgré les dogmes Bouleziens --- raus les vieux franchouillards, drein Berg et Webern... encore plus vieux l'avons-nous jamais dit, et peut-être moins créatifs. Qui sait qui fait que la dodécaphonie s'est affirmée après la second guerre mondiale comme la seule chose qui vaille dans le panorama contemporain.

Je me suis attachée à Messiaen grâce à Darrien, de France Musique, qui par deux fois en a fait son pain lors du Matin des Musiciens. Avec Maire Vemeulen --- en filiation directe su maître via Roger Muraro --- la jeune femme a illustré les Petites Esquisses d'oiseaux et les Vingt regards sur l'Enfant Jésus. Il paraît que ces élèves accouraient aux leçons d'analyse de Messiaen, quitte à moquer ses bizarreries depuis le mysticisme jusqu'à l'amour des moneaux et autres rossignols.  Messiaen écrit en modes, il n'est pas fan de la dodécaphonie, et ne se gêne pas pour écrire quelques pages tonales si cela lui chante.

J'ai donc les Préludes et les Petites Esquisses par Vermeulen, et les Vingt Regards par Muraro. Je les écoute petit à petit, sans négliger les explications du maître même qui éclaire une matière complexe.

Milhaud, franchement, c'est plus facile, plus exubérant. Il ne s'embarrasse pas de snobisme pour puiser dans le folklore, dans les marimbas brésiliennes comme dans le jazz entre deux guerres. Secrétaire de Claudel, il le suit en ambassade au Brésil, puis écrit le Boeuf sur le Toit sur un sujet de Cocteau. Sa suite française date de 1944, l'année des Vingt Regards de Messiaen. A-t-on oublié cette année de fin de guerre --- Milhaud encore en exile en Amérique, Messiane mal vu par les pétainistes.

J'ai un très bel enregistrement de la Bayerische Rundunk avec Celibidache avec son concerto pour marimba --- délicieux ! --- et sa suite française. Un bel Alexandre Tharaude avec Saudades do Brail en piano --- et la Muse ménagère, et autre.

Découverte récente, à ré-écouter encore et encore --- un monde imaginaire et spirituel riche dont je ne vois que le début après des longues années d'ignorance.

samedi 12 juillet 2014

Shani Diluka

C'est la fille que nous aimerions tous avoir. Mignonne, gentille, avec du caractère et du génie.

Je me souviens il y a un an, Roger Mouraro. Son Chopin m'avait figée d'ennui : formel, formol, suspendu dans un liquide intello sans sang.

Ce n'est pas le cas ici. Le sang chaud circule, le soleil illumine un dynamisme exacerbé. Pianissimissimo suivi de fortsissimissimo - le nez dans les étoiles. Shani fait sortir de petits oiseaux délicats de sa main droite lorsque Chopin fait des petits thèmes d'enfant --- et elle lâche tout son corps sur des fortissimos épanouis ou dramatiques. La main gauche structure tout rigoureusement, forte, fluide.

Les harmonies hardies, les modulations modernes crispent le temps et l'espace, notamment dans la Balade noire, la première, la terrible.

Programme très ambitieux par ailleurs, les premiers trois nocturnes, les premières deux valses, la terrible ballade... Et puis les pièces lyriques de Grieg, et encore la Plus Que Lente de Debussy et ses Images --- étonamment percussives, notamment dans le Jardin sous la Pluie. Puis les bis, Clair de Lune, une autre valse de Chopin. On ne se gêne pas de la comparaison avec Rubinstein, Gieseking, Gilels...

Son beau sourire de fille sage qui sait son fait est ce qui sort des doigts : assurés, personnels, respectant ses classiques en les ébouriffant.

Tout cela dans le magnifique, le divin parc de Bagatelle. Les paons et les oies aux joues blanches déballent dans les allées raffinées, sous les arbres exotiques et les chenilles urticantes des chênes --- ces temps-ci...


samedi 5 juillet 2014

Résurrection après deux semaines de silence

Ce ne fut qu'un silence apparent. En réalité ma discothèque m'a accompagnée en ces soirs difficiles, depuis Shani Diluka et ses américains jusqu'au Beethoven de Brendel, en passant par Froeberger l'insoumis de Blandine Verlet.

Je n'ai pas pu ni voulu écrire, c'est tout. L'écoute musicale dans ce qu'elle a de plus personnel.

Maintenant, par deux fois j'ai passé la très belle Résurrection --- pardonnez le piètre jeu de mot su titre --- de Mahler par Zubin Mehta et les Wiener. Christa Ludwig et Ileana Cotrubas en solistes.

Je me dis après tant d'années d'ignorance que Mahler a une grande qualité, que d'autres considéreront un défaut : Il est facile d'écoute. La mise en scène fort dramatique de la mort suivie de la résurrection est d'une clarté enfantine. Marche funèbre obsédante en ouverture, danse macabre sur ton ternaire viennois, retour dramatique et enfin --- enfin !!! --- chant libératoire de l'homme souffrant ascendant au ciel. Bien que lentement, très lentement. Les thèmes sont beaux, développés de façon obsessionnelle, clairs et évidents comme des personnages de théâtre.

Un orchestre imposant --- les cuivres par dix et les bois par trois au minimum, sans compter le pupitre complet des percussions complets de gong "à effet" --- porte le monument vers les hauteurs. Deux voix féminines dramatiques et un grand choeur complètent l'effectif. Debussy, dit-on, a détesté ce déploiement pneumatique.

Surtout, surtout il y a ce fatras ancien de la résurrection chrétienne qui détonne un peu avec son temps. Le public parisien, blasé, ne pouvait aimer. Et pourtant. Pourtant, si c'était vrai, j'aimerais marcher vers ce grand soleil brûlant du finale après une vie de souffrance. Imaginer la tristesse de la fin physique, de la séparation dramatique des gens qu'on aime --- et dont le cortège funèbre résonne dans les premiers temps --- pour s'éveiller dans un Ciel consolateur de la souffrance de l'homme. Ce rêve d'un au-delà lumineux, plein et parfaitement serein auprès de Dieu, juxtaposé à un ici-bas plein de douleur et souffrance... Mahler y croyait-il seulement quelques ans avant sa mort prématurée de cardiaque...

Je me dis que finalement, et après avoir longtemps ignoré coupablement son auteur, cette Résurrection ma plaît beaucoup.

C'est un vieil enregistrement de 1975, du temps on redécouvrait Mahler. Mehta comme son ami Abbado ont contribué à cette renaissance. Le temps de ma première année de primaire, le temps où les amitiés de L2viathan de Auster se tissent --- souvenir de Vietnam et hippies effacés par les Brigate Rosse et la R.A.F... Deutsche Gramofon l'a choisi pour son intégrale Mahler.


dimanche 22 juin 2014

Mangas versus sensibilité

Souvent je me mets au baroque pour revenir à la joie. C'est sans doute un souvenir d'enfance, la résonance de Charpentier pour l'Eurovision --- acte de naissance du label Erato récemment ressuscité --- ou du générique de Carosello, faux baroque de Raffaele Gervasio. Les rythmes marqués et les harmonies claires, la danse et la fête, les pièces courtes et faciles à chantonner...

Maintenant, c'est la révolte qui nous vient des baroqueux qui dans leurs labels indépendants et leurs instruments historiques ont apporté un vrai renouveau à la scène des concerts internationaux. Des rebelles en costume. Après les pionniers il y a trente ou quarante ans, deux ou trois générations de jeunes ont apporté un éclairage sur les mille facettes de cette musique triomphante de l'ancien régime.

Je me suis donc surprise hier au Parc à écouter deux disques qui sont le jour et la nuit du Baroque Mûr. Le Jardin de Monsieur Rameau, une anthologie proposée par père du baroque français, William Christie, et ses Arts Florissants. Les Berlin Symphonies de C.P.E. Bach, une des éditions anniversaires qui foisonnent cette année, par le Kammerorchester Carl Philip Emmanuel Bach et Hartmut Haenchen.

J'ai l'impression d'avoir des jeux vidéo aux couleurs étincelantes, pleins de monstres et d'effets de théâtre en 3D chez l'un. Et d'avoir des paysages sensibles, évoquant la nature chez l'autre. Versailles d'une part, le hameau de la reine de l'autre.

Voyez plutôt quelques textes, sur lesquels les chanteurs lauréats de Christie déploient leurs ornements et joutes :

De quels nouveaux concerts ces voûtes retentissent !
nos chants sont moins harmonieux.
d’où vient que ces lieux s’obscurcissent ?
Quel éclat fait briller les Cieux !
(dans le fond effet théâtral de tonnerre)
.......
Quels funestes objets s’offrent à mes regards ?
Je crois voir s’élever mille spectres terribles ;
des monstres, sous mes pas, naissent de toutes parts…
Quel bruit affreux ! quels cris !
Quels hurlements horribles !
......
Voici les tristes lieux que le monstre ravage,
hélas ! si pour moi seul je craignais sa fureur,
Je l’attendrais sur ce rivage
pour être sa victime, et non pas son vainqueur.
monstre affreux, monstre redoutable,
Ah! Que le sort me serait favorable
s’il ne m’exposait qu’à vos coups,

Ah! l’amour est encore plus terrible que vous.

Des monstres magiques sortent du sol ou tombent du ciel, des dieux dorés visent le cœur d'amoureux éperdus avec leurs flèches, tout est merveilleusement faux et fantastiquement séduisant. La voix halète, on hurle de "oh ciel!" à la tout va. Nous écoutons comme nos enfants lisent les mangas, jouent dans les univers des jeux vidéo ou s'enchantent devant Le Seigneur des Anneaux.

Chez C.P.E Bach, une musique tout aussi royale se déploie à la cour de Berlin. Mais elle est plus sensible, sans, mots, les symphonies instrumentales prennent de l'indépendance sur l'opéra et sur la dance. Il s'y déploie un esprit, certes, festif, mais encore tourné vers les sentiments. La dialectique des temps festifs et méditatifs, des thèmes affirmatifs et mélancoliques développe un drame tout de sentiments fait, mais sans le dire. On évoque la joie, puis la mélancolie, enfin la danse qui résout l'opposition des deux. Une intériorité assez retenue et plutôt élégante que bluffante.

La Révolution balaiera Versailles, le romantisme retiendra C.P.E. Bach. Aujourd'hui, pourtant, c'est du Grand Opéra et de la Tragédie Lyrique qui font frémir nos jeunes --- l'expression des drames étant plus fantastique que jamais grâce aux effet spéciaux de Hollywood et aux technologiques numériques de jeux.

dimanche 15 juin 2014

Iphigénie en Tauride, sage fille de son père

Iphigénie chez Gluck est la soeur lointaine de Elektra chez Strauss.

Sérieuse douce et digne, elle épargne son frère au sacrifice sur des airs beaux et harmonieux. Les vicissitudes les plus sinistres de la tragédie grecque échevelée sont purifiées et polies comme du verre de roche. Les sentiments sont l'amitié, la fraternité et le respect pieux de la loi des pères. Non pas des mères - puisque Oreste, le bon frère, a tout de même un peu trucidée leur propre mère Clytemnestre... Mais les Ménades d'Eurypide sont loin, ne restent ici que les héros sages et vertueux "Détachez donc ces chaînes...".

Mais j'aime cette harmonie raisonnable, sertie de compassion et maîtrise des sentiments. l'orage arrive, éclate et passe, la paix triomphe.

J'aime surtout les choeurs de femmes dans Iphigénie en Tauride. Il en est qui sont carrément des hymnes d'églises. Ces femmes ne sont-elles pas les chastes prêtresses de Diane, la vierge fille de Laton... No sex we are gentlemen...

Je sens comme un ensemble ordonné de voilages soyeux, légers et doux, qui accompagnent l'histoire  hautement morale d'amours familiaux reconstitués contre les délires des hommes.

Marie-Antoinette, encore bien jeune, a assisté à la première de cette jolie pièce. Accompagnée dans sa loge aux flambeaux, elle a pris part au grand succès de public au Théâtre du Palais Royal - pas celui d'aujourd'hui, mais peu s'en faut : l'original a été détruit par un incendie deux ou trois ans après la prima lors d'une autre représentation de Gluck. L'Opéra de Paris y tenait ses spectacles avant la salle Péletier et bien sûr avant Garnier et Bastille. Il s'appelait l'Académie Royalde de Musique depuis Lully.

Sa vie a fini bien autrement que l'Opéra, on le sait. La réalité est autre que cette aspiration à l'harmonie universelle de Gluck. Et de tant d'intellectuels et musiciens qui ont cru en la primauté de la Culture et de la Beauté sur les tourments des hommes. Dans des temps récents, des Strauss et des Zweig ont été comme Gluck des Européens convaincus, contre la guerre et la violence des nations. Mais ils ont perdu.

Je lis Europa de Romain Gary. Il y soutient que le déclin d l'Europe vient de la séparation de la beauté et du bon. L'Europe n'existerait plus que dans les musées, comme un souvenir du beau que les fascismes ont détruit à jamais. Au dix-huitième siècle - celui de Gluck de David et de Goethe - jamais on n'aurait pense au Bon sans qu'il ne soit Beau. Liberté égalité et fraternité comme les exemples derniers du beau geste... Les fascismes on détruit le beau pour le kitsch et on n'en remonte plus.

Une lecture romanesque de notre histoire, peu étayée par des fait scientifiques. Et pourtant... cela laisse à réfléchir, et on peut regretter le bon Gluck et ses magnifiques hymnes de jeunes vierges qui s'opposent à la Barbarie...

Cela eût mérité plus de monde

il y avait comme un air de veille funèbre à Pleyel ce soir. La saison prochaine ne sera pas. Le programme richissime de Pleyel part en partie à la nouvelle Philarmonique de Boulez, en partie à Radio France. Pleyel est officiellement for sale, à condition de ne plus programmer du classique. Je n'aime pas cela.

Ce sera peut-être ma dernière fois. L'année prochaine : TCE, leurs beaux concerts du matin; Opéra Comique, deux fois; et peut-être Radio France.

Tout cela est bien dommage. Il y avait peu de monde pour le Voyage de Marco Polo. Trop peu. Car c'était une petite merveille. Kalaitzidis incarne le voyage de Marco Polo dans une suite de compositions personnelles et de morceaux populaires d'Italie, Ouzbékistan, Mongolie, Chine et Corée. Des musiciens de ces pays s'alternent dans des solos suivant le tuttis - ce n'est pas une démonstration ni une évocation, mais vraiment une incarnation des peuples et des régions que Polo découvrait émerveillé. Les compositions originales sont belles, simples et populaires, utilisant modes et timbres de tous ces pays dans une fusion très réussie. Frissons lors de quelques solos, notamment lorsque ces dames ont des solos - le superbe lamento ouzbèque, le solo de flûte coréenne, le solo de corde chinois...

C'est en me faisant emporter que la tension est tombée, la grâce s'est faite. Dommage pour le pubic épars qui n'a même pas longuement applaudi ce très bel ensemble.




dimanche 8 juin 2014

L'étrange Fidélio ou le héros victime

Oh surprirse, après une ouverture bien héroïque à la Ludwig, une musique à la légèreté mozartienne nous accompagne le long des deux actes.

Mais le sujet est d'une lourdeur, d'une morbidité pesante. Ces personnages enfermés dans une prison sinistre, jusqu'au cachot au fond du donjon où pourrit Florestan, sont d'une tristesse infinie. La belle Léonore en déguisé masculin - elle se fait engager par le gardien Rocco pour libérer le mari aimé Florestan - n'a rien des soubrettes piquantes de Wolfgang.

C'est une histoire très morale qui nous est concoctée, entre politique subversive - il faut libérer les prisonnier du geôlier infecte Pizarro, auquel le bon Rocco est obligé d'obéir - et la belle et fidèle Léonore ne songe qu'à libérer son beau monsieur en haillons.

Rocco est le personnage qui me plaît le plus. Il n'est pas pur, mais profondément compassionnel. Il doit se salir les mains et le fait - mais il sait aussi se sortir de la fange lorsque cela dépasse la cruauté normalement admise.

Mais de nouveau, le brio et la folie enfantine de Wolfgang nous manquent. C'est ici cachots, noirceur, héroïsme poisseux - où les histoires drôles de déguisements n'enlèvent pas un seul sourire.

Dans ce sujet pesant, la musique la plus belle ce dégage - une grâce viennoise se libère de chaque duo ou trio, qui mériterait plus de lumière.

Cela éclaire-t-il l'imaginaire de Ludwig ? Se voit-il en Florestan puant et en haillons, crevant de faim dans sa crasse sous l'oppression de gens méchants ? Rêve-t-il d'une Léonore qu'il n' a jamais rencontrée, capable de l'aimer au delà des barreaux et de son aspect repoussant ?

C'est un homme souffrant qu'on devine, très épris de lui-même et de sa droiture morale, et pourtant peu confiant dans le charme et l'image qu'il projette. Le musicien de génie qui se balade dans les salons aristocrates sans vraiment en faire partie... et l'homme mal aimé des femmes, dont il tombe amoureux à répétition.

C'est quelqu'un de touchant et souffrant, on sent de la compassion, mais soudainement la musique nous plaît plus que l'homme.

J'en vois une belle version à l'Opéra de Zurich - Bernard Haiïtink à la baguette, avec Katharina Thalbach à la mise en scène.

J'en ai écouté ma verion disque avec Bernstein dirigeant les Wiener Philarmoniker sur les voix de Lucia Popp et Dieter Fischer-Diskau.

lundi 2 juin 2014

Elektra et Orfeo

Trois-cents ans séparent l'Orfeo de Monteverdi et l'Elektra de Strauss. 1909 à Dresde pour le second. 1607 à Mantoue pour le premier. Et cent ans se sont écoulés depuis Strauss. Distances vertigineuses, multiples générations. Plus de 2,000 braves gens dans la plaine (500 - pas trop loin de la Crémone de Monteverdi) et la montagne (500) lombarde, comme en Normandie (500) et dans le Sud Ouest français (500, dont 250 basques) se mariaient et avaient des enfants, mes ancêtres, alors que Claudio jouait son premier opéra chez les Gonzague. Sauf mariages consanguins qui ont pu abattre les nombres des temps en temps.

Un grand point commun, pourtant. Ou plusieurs.

D'abord, c'est l'usage des grands mythes grecques.

J'écoutais les podcasts de France Culture ce week-end, le Salon Noir notamment : Il y aurait un archéologue anglais pour soutenir que la mythologie que nous connaissons naît au fait dans le néolithique, voir avant, avec un cycle de vie très long. Clytemnestre aurait vu le jour dans le cavernes avec Agamemnon et ces dieux et déesses.

Là on est plus modestes. Les mythes ont été écrits et utilisés il y a tout juste 2,500 ans, ou moins. Monteverdi les a repris, et ainsi Strauss - avec son complice von Hoffmanstahl épris de freudisme. Dans les deux cas, le souhait de REPRESENTER de façon THEATRALE des vérités universelles et immuables de l'expérience humaine. Les amours les haines et les deuils...

Monteverdi et Strauss choisissent, tous les deux, des MONSTRES qui n'arrivent pas à faire leur deuil. Orfeo perd sa femme de façon accidentelle et ne s'en console pas. Elektra se morfond dans le dési de venger le père tué par sa propre mère et son beau père haï. Ils s'accrochent, se figent, accomplissent des gestes insensés pour réparer l'horreur de la mort.

Mais Orfeo enfin se résigne, sa belle avalée par les Enfers malgré son voyage de sauvetage ne lui répond plu qu'n Echo. Sur les conseils sages de son père Zeus, il finit par voir la beauté d'Eurydice dans le ciel et les étoiles - naissance de la poésie consolatrice....

Alors qu'Elektra perd sa raison d'être une fois la vengence accomplie. Son frère Oreste, qui a porté le coup fatal, commence une nouvelle vie - lui-même couronné. Sa soeur se réjouit de pouvoir enfin vivre sa vie de femme. Alors qu' Elektra, elle, desséchée par le succès e son désir mortifère, meurt vidée.

Un autre point commun me semble-t-il est que Monteverdi et Strauss ont tous deux mis leur musique au service du texte. Avant tout. Il s'agit de dire une histoire, et ses émotions - rien d'autres.

Aussi Monteverdi se permet des libertés, il introduit des solos (les arias) et des symphonies entre les polyphonies convenues. Alors que Strauss ne se permet pas de symphonies, presque pas de coeurs, et se concentre dans un "close up" asphyxiant sur les dialogues des personnages. Son orchestre - que certains disent envahissante et trop puissante - porte chaque tirade sur un file tendu, comme si les personnages boxaient entre eux plutôt que parler. L'hystérie à enlever le souffle de Elektra bouffe l'air de tous ses co-personnages - l'orchestre nerveux l'honore.

Je n'en ai pas dormi. Sérieux. Après avoir clos le dernier épisode d'Elektra, je vais sagement au lit et rêve de mort. Je suis dans un petit appartement nouveau en bord de mer, au rez-de-chaussée. Je ferme anxieusement toutes le fenêtres avec leurs stores hermétiques : un tueur rôde, la mort veut entrer. Clytemnestre et Egyste faisant leur clin d'oeil dans la pièce... les paupières lourdes...

Ce n'est pas un art conciliant, ni chez l'Italien ni chez l'Allemand. C'est un art qui secoue. Et une leçon : Laisser les morts partir, ils ne nous appartiennent pas....

samedi 31 mai 2014

Monteverdi, par hasard

Cela a commencé avec un Matin de Musiciens, lorsque Paul Agnew racontait ses concerts à la Cité de la Musique. Avec les Arts Florissants, il est en train d'interpréter tous les livres des madrigaux de Monteverdi - il en est au sept, pour arriver au neuf posthule.

J'ai donc écouté le six sur medici.tv, avec beaucoup de plaisir. Les cinq chanteurs - et plus par moments - apportent toute l'humanité et la compassion à ces très beaux textes, qu'ils disent avec vérité. Car, Agnew m'apprend, on disait les textes avant de les chanter.

Et il y est question de la pauvre Arianne abandonnée, de la pauvre Romanina morte et enterrée - ou alors de Zefiro qui enjolive la nature le Printemps nouveau venu. Ce sont de beaux vers, vrais, même derrière la patine du convenu académique.

C'est par ces textes enfin compris - merci les sous-titres! j'ai beau être italienne, dans la polyphonie à cinq voix certains mots se perdent - que la musique me touche. Car elle exprime leurs émotions au plus vrai, les dissonances pour la mort, l'harmonie pour l'amour, le style enlevé pour le printemps et le soleil et le tempo lent pour l'abandon et la lamentation.

J'ai écouté aujourd'hui le "stile concitato" dans Il Combattimento di Tancredi e Clorinda - dans la belle édition du Livre VIII (Madrigali guerrieri e amorosi) du Concerto Italiano et Rinaldo Alessandrini. C'est le style de la guerre.

Enfin hier soir l'Orfeo, dirigé celui-ci aussi par Alessandrini sur un live de la Scala disponible sur medici.tv.

Je n'ai pas aimé la mise en scène de Robert Wilson - hiératique et figée, alors qu'il est question de fable et de mouvement dans l'oeuvre : l'imagerie des peintres de l'époque est autrement vivante et chaude; les chanteurs sincères des Art Florissants me manquent - mais la musique m'a infiniment et enfin plu.

Je passe sur l'entrée de circonstance. Youtube nous la restitue par Jordi Savall, ce n'est que la signature des Gonzague. Mais le coeur de la pièce a une telle émotion. La fin surtout, lorsque Orphée se retourne pour regarder les yeux d' Eurydice - 'i lumi' - et elle disparaît. Tout de suite après l' Echo répond sourdement à Orphée esseulé. Et Zeus intervient et lui dit : les beautés de ton amie tu continueras de les vois dans le ciel et les étoiles... Naissance et nature de la poésie, la beauté pour remplacer les morts qui nous ont abandonnés.

Il ne faut point avoir peur. Autre leçon pour moi.

Je vais ré-écouter la Poppée, que j'ai par Malgoire, et rechercher un bon Ulysse. Surtout, surtout, je vais rechercher les textes qui sont - à la différence de certain opéra récent - des plus beaux de leur temps.

Réconciliée avec Monteverdi, je trouve aujourd'hui un article dans le numéro de Juin de Diapason. Ma che combinazione dirait-on dans mon pays.

J'y apprends les innovations qu'il a introduites dans la polyphonie outremontaine de la Renaissance, créant des dissonances 'incorrectes' pour servir l'expresion du texte. Il invente ainsi des 'arias', grâce au basso continuo qui permet aux voix seules de s'exprimer hors polyphonie. Et il intercale des 'sinfonie' instrumentales entre les airs. Son texte "dit" dans l'Orfeo devient "recitar cantando" dans la Poppea.

Un monde s'ouvre.


dimanche 25 mai 2014

Encore ces ringards français

Je commençais à fouiller du répertoire pour moi totalement inconnu il y a quelque temps :
http://micro-melo.blogspot.fr/2014/05/ces-francais-negliges.html

C'est celui de ces Français qu'on site parfois pour leurs écrits, mais qu'on n'écoute plus. Depuis quatre ans que je fréquente les salles parisiennes, par exemple, jamais n'ai-je vu Vincent d'Indy au programme.

J'en trouve la Symphonie cévenole par le bel Orchestre de la Suisse Romande. Marek Janowski à la baguette. Les Suisses seraient-ils plus attachés à cet homme de Valence, qui a beaucoup fréquenté le pays...

Or j'entends une symphonie bien agréable. D'instinct j'en ferais la musique d'un film western - le thème cévenol est singulièrement proche de certaine mélodie yankee jouée souvent à la flûte militaire.

Mais la musique de film peut être excellente. Et c'est une beau thème qui la domine. Une orchestration riche. Un développement savant. Les atmosphères changent comme le temps à la montagne - c'est de la musique de paysage, comme Mendelssohn a pu aussi en faire sur des paysages différents - l'Ecosse..

On va dire qu'à la deuxième écoute il devient obsédant et lasse un peu... surtout que la forme cyclique héritée de Franck est prise au pied de la lettre - on ne s'écarte pas de la rengaine plus de trois minutes dans chaque mouvement. Comme dans la musique de film...

Je ne vais pas faire ma Verdurin arrogante en snobant ce montagnard qui revendique sa province. Tous sont en admiration de Richard Strauss et sa villa à Garmisch. Il a écrit sa Symphonie Alpine quelques trente ans plus tard. Pourquoi souririons-nous de Vincent d'Indy, qui écrit se Cévenole en 1886 glanant un thème de la musique populaire. Moi surtout, montagnarde italienne extasiée par les atmosphères allemandes et autrichiennes - pourquoi serais-je insensible aux montagnes d'Ardèche.

Maintenant, cela reste descriptif, un peu répétitif. Mais pourquoi ne jamais la jouer à Paris...

Ayant parcouru quelques pages de ma bibliothèque et - mais oui! - la source honteuse de Wikipédia, je crois que d'Indy est tout de même victime de son idéologie, et de son histoire. Conservateur, voir réactionnaire, il s'inscrit rigoureusement dans les enseignement allemands classiques que son maître Franck, aussi, adorait. Bach. Beethoven. Mendelssohn. Wagner. Pas d'innovation. Et un esprit parfois cocardier, des soupçons d'antisémitisme... Cela n'est pas fait pour plaire à a postérité.

Pris au piège par Sedan, il est dans le paradoxe. Devenir cocardier, fonder l'Ars Gallica par sa Schola Cantorum. Et par ailleurs apprendre la contrepoint, l'harmonie et la construction d'une oeuvre des cousins Allemands - et en opposition aux facilités italianisantes de l'opéra français. Reconstruire l'école française, détruite par la Révolution - car c'était une école ecclésiastique et de cour, et les prêtres et le princes ont perdu leur argent et leur tête cent ans plus tôt... Mais donc quelle Ars Gallica.

Sur la musique, d'Indy s'est brisé les ailes face au génie novateur de Debussy. Ce n'est pas la même Oeuvre. On a posé un duel entre les deux - alors que plusieurs écrits témoignent d'une estime réciproque à bien des égards.

Sur la critique musicale, il a trop écrit d'une méchante plume. On critique aujourd'hui ses jugements tranchés et inévitablement datés qui parsèment des milliers des pages pondues par un érudit.

Mais sur l'Ars Gallica, soit sur la ré-création de l'école française, d'Indy a été incomparablement prolifique. Parmi ses collaborateurs, des savants - en musique sacrée, en musique ancienne, Wanda Landowska aura été son professeur de clavecin - car il n'était vraiment pas antisémite dans ses relations personnelles... ôtons les mauvais soupçons. Dans ses élèves : Le sommet de la composition moderne du pays - les Satie, les Milhaud, les Varèse... C'est une brochette que Debussy ne songera pas à avoir - cela ne l'intéressait pas - et n'aura d'ailleurs jamais.

vendredi 23 mai 2014

Les sonates de Haydn

Semaine très remplie avec peu de musique.

Le soir, cependant, après le bruit de la journée, de la ville, et de la télévision... une sonate de Haydn. Mon bon vieux, celui que peu écoutent aujourd'hui et qu'on peine à avoir dans une salle de concert parisienne.

Que voulez-vous, petite fourmis méthodique, j'aime ses formes articulées et bien posées dans les différentes tonalités.

Mais ce qui me frappe est surtout la variété. Enorme. Dans le même sonate, les différentes humeurs de l'humor à la douleur se succèdent bien nettement. Et au cours de sa longue vie, de la Une à la Soixante-deux : quel changement !

Le sort a fait que beaucoup de nos compositeurs soient morts jeunes. Pas Joseph. Papa, comme l'appelaient ses amis et élèves dont Mozart. Né quand le dix-huitième était encore jeune, du vivant de Jean Sébastien, Domenico et Jean-Philippe - il a le temps de voir la première décennie du dix-neuvième en toute gloire. Tout juste le temps de détester Napoléon et d'écrire des messes pour Nelson - ou d'aller à Londres - sans pour autant jouir de Waterloo.Il sera parti quelques années plus tôt.

Et voilà, ses sonates très différentes. Du Scarlatti élégant au début, mais en forme sonate par CPE Bach. De l'Empfinsamkeit fo-folle, de coup de larmes en coup de joie, en un deuxième temps. Au style galant - certains n'aiment pas, j'adore - élégant et savant. Pour finir avec du Beethoven tout cuit. La 62 est étonnante. Une sonate "héroique" avant l'heure.

Haydn était un homme gai. Ses temps rapides sont pleins d'énergies - il est plus connus pour eux que pour ses temps lents. J'aime pourtant plusieurs pages d'adagio ou lento, ceux d'un homme chaleureux qui a pu connaître ou reconnaître chez d'autres la douleur.

Une anecdote entre autres me rend l'homme particulièrement sympathique. Le prince de Prusse lui commande des quatuors une deuxième fois, après avoir reçu un premier ensemble. Haydn sait que Mozart est en difficultés économiques à ce moment, et le recommande chaudement au Prince... qui passe sa commande, et son argent, à Amadeus plutôt qu'à Joesph. Chic type !

Trois pianistes et quatre disques dans ma discothèque. Anne Queffélec, qui m'a ravie dans la 62. Sviatoslav Richter dans des sonates juvéniles d'une très grande finesse. ET maintenant Jean-Efflam Bavouzet, entre Sturm und Drang et style galant.

dimanche 18 mai 2014

Au coeur de l'orchestre

Ce sera ma dernière fois en arrière-scène. L'an prochain la nouvelle Philarmonie gobe tout le programme de Pleyel - je parie qu'ils ne vont pas remplir le théâtre. Politiciens au service de Boulez. Je vais passer au TCE.

Mais c'était une belle expérience. J'étais au tout premier rang parmi les percussions. Comme si j'en étais. C'est la découverte. En percussion, on se tait pour l'essentiel. Des pros silencieux et attentifs - ils comptent sans doute - attendent le bon moment pour intervenir. Et là c'est la tension, car la moindre erreur fait tomber la pièce à l'eau. Aujourd'hui c'était leur fête, Rachmaninov et Shostakovich offrant au pupitre des batteurs de l'Orchestre National d'Île de France la part belle. Cinq musiciens, un au xylophone, un aux timbales (le chef!), un au tambour, un aux cymbales et une à la grosse caisse. Le glockenspiel passe du premier au troisième. Mais c'est du faux sérieux. Lorsque le timbaliste a un passage à tambour battant, il s'amuse comme un gosse et un petit sourire jouissif accompagne ses clins d'oeil aux collègues... "Je fais du bruit!!!"

Juste un rang plus loin étaient les cuivres, eux aussi concentrés sur les fanfares qui ponctuent les symphonies de temps à autre... Mais le plus souvent ils se taisent. Ou alors, pour ces auteurs, la trompette émet quelques pets ci et là pour accentuer un côté drôle ou dramatique. Les cors font chambre à part, l'âme secrète de l'orchestre avec les violoncelles à mon sens. Mais lorsque un tutti les mobilise tous, et le chef demande qu'ils se lâchent, là aussi c'est la fête.

Ensuite les bois, qui se protègent les oreilles des cuivres derrière eux par le biais d'écran de plexiglas. Le hautbois est la star au mauvais caractère que l'on sait, la flûte a la place de la jolie femme, et la clarinette répète anxieusement les solos que Shosta lui accorde généreusement. Tout à gauche un colossal contrebasson, à côté des deux bassons, qui a un solo mémorable chez Shosta. Unique dans le répertoire ?

A droite la harpiste fait sa cuisine en solitaire. Son petit diapason électronique sorti du petit sac de dame, elle anticipe tous ses collègues pour accorder son instrument. Elle ponctue des points critiques, complice d'un chef d'orchestre qui souligne toutes ses interventions.

E tout au fond les cordes, dominées par ce directeur Otaka qui a des airs de Professeur Tournesol. Gentiment allumé, élégant, il invite souvent son orchestre à se lâcher dans les passage humoristiques ou "à se moucher dans les étoiles" - alors que l'orchestre semble tendu vers une précision absolue dans les pianos et les tempos. Il a un bon sourire et un vrai plaisir à jouer.

Un plaisir de voir toutes ces dames pénétrer les rangs. Une frêle jeune fille à ma gauche commande une énorme grosse caisse, deux fois aussi grande qu'elle. La coquette harpiste à ma droite plane sur ses collègues. Au centre, la première trompette est femme, derrière la première flûte à qui le Chef fait don de son bouquet final. Beaucoup de dames dans tous les pupitres, surtout dans le cordes. J'ai envie de leur demander comment elles peuvent toutes porter de si hauts talons - est-ce que cela ne gêne pas à l'oeuvre ? Je suis incapable, moi, d'en porter.

Enfin un mot pour Descharmes, le pianiste qui porte la Rhapsodie sur un Thème de Paganini. Je l'ai bien aimé, il maîtrisait avec beaucoup de justesse et émotion cette pièce de virtuose. A suivre...

Au programme un hommage au Japon du Chef, avec un beau Réquiem de 1956 composé par Takémistu. C'est ensuite une fête des années '30. Rachmaninov d'abord, retiré sur le Lac des Quatre Cantons - loin de Staline - et créant son dernier chef d'oeuvre concertant plein de nostalgie et de drame - les notes du Te Deum alternant au thème de Paganini dans une Rhapsodie folle. Shostakovich ensuite, avec sa symphonie qui, seule, a eu tant de succès - la cinquième. On se demande comment Staline  a pu l'aimer, s'il l'a aimée, mais ses apparatchiks à la musique ont laissé passer toute l'ironie et   la tristesse d'une pièce à l'apprence héroïque. Car elle est noire cette cinquième, toute dans les tons bas - contrebasses, bassons et contrebasson en gloire.

Est-ce parce que j'ai rêvé de mort, cette nuit. Le sommeil était réparateur, mais je me voyais de retour à Munich - la ville de ma jeunesse - et tous ceux que je connaissais étaient morts. Le poids d'une énorme tristesse m'a réveillée sur le cimetières de mes souvenirs dorés.


samedi 17 mai 2014

Souvenir de guerre

Voici l'autre anniversaire de l'année, au fait le grand anniversaire, le souvenir douloureux : Il y a cent ans, le Der des Der commençait. Pour des raisons que nous avons tous essentiellement oubliées et qui nous semblent absolument vaines, aujourd'hui.

Les musiciens ont baigné dans les horreurs du vingtième siècle. Certains, rares, ne s'y sont pas penchés vraiment, Strauss par exemple. Mais la plupart ont vécu, ressenti, renvoyé.

Debussy n'est pas l'exception. Ses dernières années de vie, alors qu'il était en phase terminale de son cancer des intestins, malade fatigué et incapable de créer ses oeuvres, ont vu la Grande Guerre. Il n'en verra pas la fin de justesse.

Ainsi forcé au patriotisme en musique, lui qui était comme beaucoup ouvert à toutes les influences européennes, russes allemandes espagnoles ..., il devenait un héros désagréable du nationalisme franchouillard.

Aujourd'hui encore, je trouve incommodante la dévotion toute académique que les musiciens et les institutions portent à Claude de France. Lorsque j'écoute France Musique, j'ai parfois l'impression de sentir le ton que les Italiens et es Polonais portent à Woytila : Une déférence excessive comme devant un Saint Intouchable. Longtemps cela m'a un empêchée d'écouter simplement et de façon ingénue.

Or j'ai trouvé le moyen d'aller outre. Gieseking, l'Allemand contemporain de Debussy - bien que plus jeune. Cela fait partie d'une intégrale de 1955 je crois - la documentation iTunes est souvent bien trop déficiente... Car Gieseking faisait des choix de répertoire quasiment idéologiques : les français Debussy et Ravel, et les "décadents" Hindemith our Szymanovski. Il a eu la chance de faire les débuts de sa carrière dans les années vingt, avant Hitler, et d'avoir une véritable culture internationale. Il me semble injuste qu'on l'accuse de collaborer avec la dictature, rien que pour avoir souhaiter rentrer en Allemagne pendant la guerre.

Et sous les doigts de Gieseking les Etudes de 1915 ont pris vie pour moi pour la première fois. Je les négligeais, ne les connaissais pas, elles ont d'ailleurs une discographie iTunes relativement modeste. On trouve parfois une ou deux études au programme d'un récital, mais pas beaucoup les douze pièces.

Or c'est une découverte. Ces pièces sont d'un lyrisme extrême. Les contraintes ennuyeuses de l'instrument, qui dictent les différents exercices de style, ne sont que prétexte à exploiter toutes les nuances du clavier pour la poésie pure. Une poésie relativement douloureuse et sobre, sans le pittoresque des pièces impressionnistes plus précoces.

Il y a beaucoup d'hommages dans ses études. D'abord Chopin, bien sûr, et ses propres Etudes. Ensuite les clavecinistes français. Celle à huit doigts est un hommage à eux, qui n'utilisaient pas - semble-t-il - le pouce. Les agréments sont ceux de Couperin - ils étaient utilisés pour faire résonner le clavecin, sans pour autant lui ôter la poésie. Les Etudes ne sont-elles pas conçues pour apprendre aux Etudiants l'héritage du passé...

Mais chaque pièce est d'une grande modernité. Le plus souvent hors tonalité, suspendues dans un espace intime et lyrique, ancrées dans toutes les expérimentations de Debussy.

L'Etude des Sonorités Opposées est des plus prisées. Pur plaisir du son d'une part, recueillement en demi teintes d'autre part. Le son liquide du clavier effleuré, dans un "piano" soutenu dans la lumière. Il n'y a aucun centre, rien qu'un continuum de mouvements de l'oeil et de la perception. Comme souvent ce sont les bleus et les jaunes qui s'imposent à mon esprit, le soleil et la mer. Ce sont les tons graves du piano qui mènent la danse, sur un tempo lent que la pédale éternise.

C'est peu avant le Noël 1916 que Walter Rummel crée les Etudes à Paris. On se demande qui pouvait être en ville alors que les combats avalaient la jeunesse masculine. Des vieux, des femmes, et des imbusqués, certainement. Quelle salle d'ailleurs... Pour une oeuvre bénévole d'assistance aux enfants des musiciens au font. C'est le futur amant de Isadora Duncan qui joue.

Référence amusante à Gieseking http://pianopratique.wordpress.com/2012/06/22/les-lecons-du-bon-docteur-gieseking-piano-technique-hints-by-w-gieseking/

lundi 12 mai 2014

Paganini et Rachmaninov

Dimanche, Descharmes va nous jouer la Rhapsodie sur un thème de Paganin de Rachmaninov, avec l'Orchestre National d'Île de France.

Pièce de virtuose, sèche, je me voyait condamnée à l'admiration devant l'étincelant jeu du dernier des romantiques aux grandes mains russes.

Pour m'y préparer, je touche à un nouveau disque culte de ma discothèque : La Rhapsodie par Vladimir Ashkenazy, avec André Previn qui dirige la London Symphony Orchestra.

Et là, surprise. Oui, il y a un aspect d'écoute facile et de séduction du grand public. Nous tous pouvons écouter avec plaisir et applaudir des deux mains et deux pieds les éclats du jeu de Volodya. Ca nous prend immédiatmenet, spontanément, rhapsodiquement - comme de définition.

Mais cela va bien au delà. Non encombré par le thème - là, défini, brillant, un tube interstellaire que nous connaissons depuis la tendre enfance - Rachmaninov se concentre entièrement sur le caractère et le sentiment. Les premières variations sont comme l'Allegro d'un concerto. Les dernières comme la coda. Je m'émerveille surtout sur celles du milieu - la grande tristesse de l'âme russe, des airs de marche funèbre et parfois des tons de blues... Cela pourrait être maniéré si c n'était sincère et senti, joué droit au coeur et sans fioriture par Ashkenazy, sobre au possible.

Je suis tombée amoureuse. Je sais, c'est un peu honteux, mais le désuet, le ringard, le rétrograde Rachmaninov me fait souvent cet effet.

Il y a deux ans, sur le lac des Quatre Cantons avec mes vieux parents, je ne savais pas passer près de la villa Senar, où Sergueï et Natalia Rachmaninov ont passé les années '30 - et où cette pièce époustouflante a vu le jour.

dimanche 11 mai 2014

Ces Français négligés

On se fait dans la tête des idées toutes faites.

Dans ma tête, la France a été haut lieu de musique de par ses cours. La Grande Musique lui a échappé au quinzième et seizième siècle, lorsque les Flamands et les Italiens ont créé. Louis XIII et Louis XIV ont, eux, attiré les talents et construit la plus belle musique que soit - l'Ecole Française opposé à l'Italienne. Couperin Rameau et toute la bande. Les étrangers venaient à Paris pour y trouver la gloire, Mozart Gluck y ont passé quelques bons moments sur les traces de Marie Antoinette et même Haydn en quête de gloire s'y fait publier les symphonies parisiennes. C'était une musique très sophistiquée, redécouverte à présent derrière des apparences très empesées et lourdes.

Mais la Révolution a tout emporté. Plus d'argent, plus de théâtres, les musiciens - domestiques se sont liquéfiés pendant que les Autrichiens et Allemands fondaient le style classique. La musique Romantique est germanophone.

Pendant ce temps le France se réorganise au dehors des cours, des invités presitgieux font leur nid à Paris - les Cherubini Spontini Paganini et Rossini, les Chopin et Liszt, les Meyerbeer - stars internationales au sens moderne qui trouvent leur succès dans les Grandes Salles et les Salons. C'est de l'immigration choisie et mondaine. Mais point d'école nationale. Il faudra le temps.

Après, il y a l'étoile isolée Berlioz, savoyard monté à Paris et énamouré de Weber et Beethoven.

Et ce ne sera qu'après 1850 qu'une école nationale se redéfinit, avec les rivaux Saint-Saëns et Franck à la barre et des épigones de génie se dégageant peu à peu jusqu'à l'éclosion des deux génies nationaux, Ravel et Debussy. Ceux-ci récoltent les fayots dans tous les médias. Ce sera ensuite l'école moderne et contemporaine - très prisée internationalement à ce jour.

Mais cette lecture toute en noir et blanc a fait sombrer dans l'oubli beaucoup d'auteurs qui, au contraire, ont continué d'écrire et jouer tout au long du dix-neuvième siècle pour un public très averti et désireux de retrouver les fastes du Grand Siècle. Paris était la ville vibrante d'argent et d'idées que nous ont léguée Louis-Philippe et Haussmann dans la pierre.

Mais qui sont ces musiciens oubliés ?

Je me laisse guider par les publications de Palazzetto Bru Zane. Un centre musical à Venise pour la redécouverte de la musique romantique française. Avant et autour des génies isolés cités, qui ne sont qu la pointe du iceberg selon l'institut. Ainsi Venise résonne aujourd'hui de Dubois, Gouvy, Alkan ou Ropartz - alors qu'ils ne trouvent pas de scène à Paris. C'est cocasse.

La mémoire brisée, parfois par les musiciens eux-mêmes - beaucoup de haine dans les écrits de Debussy, par exemple - est une chose qui me fascine. Retrouver le son du siècle, celui qui a façonné ma ville lorsque Paris rivalisait avec Londres et Berlin dans la science et la richesse.

J'enrichis ainsi ma discothèque de quelques titres suggéré par le Palazzetto, ou encore et plus discrètement par France Musique. Un Karine Deshayes avec du très beau Cherubini, mais encore Hérold. Et aujourd'hui un piano de Roussel par Armangaud.

Roussel, qui est cet homme ? Un homme du Nord, élève de l Schola Cantorum, qui eût pu être marin mais ne le fut pas. D'Indy - ce graphomane dont on n'écoute plus la musique - fut son maître. Roussel eut plus tard des élèvs célèbres, comme Satie ou Varèse.

Son piano est très rigoureux. On a l'impression des maîtres du contrepoint allemands, ne fût-ce que dans son Prélude et Fugue. Cependant, les harmonies sont plus riches et il peut y avoir des pages déroutantes sur la tonalité - je lis que la bi-tonalité l'a tenté. On ne sait pas toujours où est le centre et où l'équilibre va tomber. Le rythme surtout est d'un autre âge - syncopé, affirmé, j'ignore si Roussel aimait le jazz mais une once de Blues se glisse dans les accents faibles.

Se dégage l'impression. Tout court. On regarde en dedans, un espace intime s'ouvre où l'âme se déploie comme les vagues sur l'eau. Des lumières variée par touches dans un espace où le temps est suspendu.

Une parenté avec Debussy est claire, peut-être l'air du temps - on pourrait s'y tromper dans une écoute à l'aveugle. Mais Roussel glisse moins sur le clavier, me semble-t-il, c'est percussif comme chez un Thélonius Monk.

Voilà que cela part en boucle sur mon Bose...

Lien de référence http://www.bru-zane.com/?lang=fr

samedi 10 mai 2014

Idomeneo, re di Creta

Cela faisait des mois que je le voulais, que je souhaitais l'écouter dans le calme de ma maison. Je crois que c'est un texte sur Gluck lu au détour d'un magazine qui m'y a amenée : "Mozart n'eût point écrit l'ouverture de l'Idomeneo si Gluck n'avait pas ouvert l'Opéra à l'expression simple des sentiments".

Oui, les opéras de Rameau m'ennuient au possible. J'en aime, comme beaucoup, les danses - mais l'intrigue interminable et farfelue comme les décors pompeux me repoussent. Pour le moment en tout cas. Je ne suis pas femme en crinoline moi-même. J'ai bien vu de la VoD avec Athys et Aricie, les Indes Galantes, Zoroastre... L'enchantement de cinq minutes a bien souvent laissé la place au bâillement de celle qui ne croît pas à ces costumes fanfaronnants et ces dieux et déesses en carton pâte. Les flèches en tôle de Cupidon à l'Opéra de Versailles, sous la direction de Haïm... Je n'y puis rien. Fille de Rousseau sans se connaître.

Or j'ai bien aimé mes premières écoutes d'Alceste et de l'Orphée de Gluck. Un peu oublié me semble-t-il lors de son bicentenaire cette année. L'Idomeneo me hantait. Jusqu'à ce que je tombe sur la version culte de Harnoncourt en promotion chez Mélomania, boulevard Saint Germain.

Le livret est vraiment modeste. Je regrette parfois de parler l'italien comme langue maternelle, car j'entends et je comprends jusqu'aux nuances et c'est parfois drôle ou moche. Varesco, l'auteur, un nom bien de chez nous. Des vers de paysan qui aurait fait carrière dans les sacristies de Salsbourg.

Cependant le drame est intéressant, des sentiments raciniens s'en dégagent. Les deux femmes amoureuses d'un même homme, la rejetée se suicidant. Le père qui ne saurait tuer son fils, promis à Neptune. Il y a de belles pages intimistes, servies par des mélodies sobres et sincères, à la hauteur de cette fameuse ouverture qui est un premier essai du Mozart dramatique du Don Juan.

Assez pour embarquer l'Idomeneo dans la péniche du Sturm und Drang - avec C.P.E. Bach et le premier Haydn. Mais est-ce que cela ne passait plutôt pr l vieux parisien, Gluck justement.

Un frisson, Idamante le files est interprété par une femme. Le temps des castrats et des jeux de genre... Peu de voix masculines équilibrent le jeu, c'est peut-être pourquoi j'apprécie l'intervention des coeurs masculins et les tempos rapides, musclés de Harnoncourt qui ne la cèdent pas à la mièvrerie.

Les recitativi sont cependant trop abondants et longs, sur ce texte mal torché. Et Netptune et ses monstres sortis de la Mer, dignes d'une série Z d'aujourd'hui - certains adorent cela! - me font toujours un effet de lourdeur. Avons-nous besoin de Poésiedon pour raviver notre imagination... ? Non, bien que Star Wars et tout son tapage médiatique en ait des siennes dans ce domaine.

Chaconne et danses pour clore, à la française. Même Gluck s'y est plié à Paris. J'aime beaucoup l deuxième, un lento plein de sentiment.

Munich, le théâtre Cuvilliés - le Reisdenztheater près de Odeonsplatz, souvenirs de jeunesse. A la mode française, lui aussi. Karl Theodor eut son plaisir.

> Article de référence http://www.arte.tv/fr/w-a-mozart-idomenee/563540,CmC=562754.html


jeudi 8 mai 2014

Haydn et la Musique Sacrée

Haydn a eu quelques projecteurs médiatiques sur lui récemment : Un Matin des Musiciens pour une de ses sonates au piano et un Plaisir du Quatuor. C'est rare. Même, le Plaisir s'interroge : Est-ce que Haydn est rasoir - pour répondre par la négative évidemment. Cet auteur semble toujours poser problème aux auditeurs modernes, qui sait pourquoi, effet de mode peut-être.

Or cette semaine j'ai fait une immersion dans les commandes de Musique Sacrée de Haydn. Quatre messes dirigées par Harnoncourt - en boucle dans le train pour Anvers, la Nelson et la Pauken notamment - et aujourd'hui avec un peu plud d'attention les Sept Dernières Paroles du Christ.

Commande espagnole de 1786 celle-ci, destinée à être jouée à Cadix intercalée avec les textes de la passion. C'est le tremblement de terre qui suit la mort de Jésus qui clôt l'oeuvre.

C'est la version pour orchestre que j'écoute, dirigée par Jordi Savall - qui de son accent catalan lit les beaux textes de l'évangile entre pièce et autre.

C'est la caractère des ces pièces de circonstance qui me frappe. Très digne, très élégant, un regard intérieur sur les événements dramatiques - et pourtant pas de pathos, certainement pas de désespoir. Il y a beaucoup de com-passion, de respect et empathie pour la douleur, mais c'est une compassion toute humaine et comme consciente que ce qui se passe n'est que ce qui doit se dérouler. Il le faut. Cela se fera. C'est accepté. C'est un regard beau, car la beauté est au delà de l'horreur. Il est beau de contempler la divinité.

Je sens les instruments du Concert des Nations comme un épais velours de vert et de violet, comme les parcs sous la pluie que nous avoyons aujourd'hui en promenade. Une odeur du bois des églises de mon enfance. Le rythme est carré, la marche inévitable des événements, le déroulement des thèmes d'une grande élégance. Cette passion ne traîne pas dans la boue d'un Pasolini. Ce n'est pas pour autant un exercice de style pour honorer la commande - le sentiment est profond. Le texte est important, la musique dit les mots sans les énoncer.

Haynd en main aux baroqueux ? Car ce sont souvent eux qui, comme Savall, ne snobent pas le vieux Haydn et lui donnent toute sa fraîcheur.



mercredi 7 mai 2014

Aborder l'intimidante cinquième

Le Tranchefort dit carrément : allez voir ailleurs pour commencer, la quatrième ou la septième, revenez plus tard, la cinquième est trop. Trop tout court : grande, grosse, intimidante. Et puis c'est l'esprit religieux, alors... Le fervent Bruckner, le catholique pieux, la grenouille de bénitier. Enfant de choeur, choriste et organiste enterré derrière ses orgues à Sankt Florian.

J'ai osé. Autant les souvenirs de la quatrième m'emmène chez les chevaliers et les dames, genre place Alexandre Dumas (s'appelle-t-elle comme cela) métro Malesherbes. Les bâtiments néogothiques de la Banque de France tout autour et les statues des Dumas au milieu - d'Artagnan et la Dame aux Caméliias en prime.Autant cette cinquième me ramène tout droit à mes montagnes et leurs sanctuaires. Différents de l'Autriche proche, et pourtant apparentés. Les visites chez les voisins suisses ou tyrolien et leurs grandes abbayes avec mon père et ma mère.

Car enfin pour moi le catholicisme et l'esprit religieux de cette cinquième mystique n'ont pas grand chose d'Ignace de Loyole, habit de bure et auto-flagellation. C'est, dans mon enfance, l'émerveillement face à la nature verticale des Alpes et le folklore des dames paysannes, écorchant des cantiques de mauvais goût en procession. Et ces églises et abbayes de la contre-réforme qui parsèment ma région autant que le Tyrol. Pas la Suisse, mais c'est une autre histoire.

Alors, si on parle des émotions que je ressens en écoutant ceci, c'est l'émerveillement face à la nature et à ses lumières théâtrales, et les échos des messes campagnardes peuplées de paysans bigots - mais sympathiques aussi.

Du premier mouvement, le pizzicato dans les basses en introduction et plus tard sur le troisième thème me saisit. Exactement ce qu'on fait lorsqu' enfant on retiens le souffle et dis sa prière le soir. Du second l'air populaire au hautbois - les belles mélodies de Bruckner... - comme un chant de la campagne, alterné à l'hymne religieux. Le troisième temps est plus lointain de moi, ne peut être qu'un scherzo autrichien. Je suis toujours un peu d'attention lasse lorsque le scherzo arrive. Le quatrième... le résumé de tout ce qui précède. Et dans tout cela des images lumineuses qui se suivent l'une l'autre, un éclair de brumes qui montent du fond de la vallée le matin ou de soleil qui pece les nuages. La seule prière qui me soit restée, mécréante parisienne qui ne fréquente plus l'église.

C'est mon seul disque de Eugen Bochum. Le beau Concertgebouw, où tout est soyeux est noble - même les cuivres ont une douceur de cordes.

dimanche 4 mai 2014

Approchant Shostakovich pas à pas

Une fumée dense et noire comme l'aura soviétique entourait Shostakovich pour moi. Les photos que les magazines ont publiées l'an dernier n'arrangeaient rien, ce petit homme en lunette ressemblant étrangement à un apparatchik - car l'homme est à la mode et on l'enregistre beaucoup, super-star Gergiev en a même fait une intégrale disponible sur VoD ici : http://www.citedelamusiquelive.tv/

Et puis toute la timidité face aux compositeurs du vingtième siècle, où mon ignorance est encore plus épaisse qu'ailleurs. Bref, j'ai eu du mal à écouter Shosta.

Dans deux semaines je vais pourtant écouter la cinquième symphonie live. Aussi je me prépare. La bonne BnF mettant à disposition sur iTunes les classiques à petits prix - de 2 à 5 Euros - j'ai trouvé une belle version de Bernstein et NYP. Que Bernstein n'a-t-il pas enregistré, tout y est.

Et là je trouve une symphonie quasi classique, quatre mouvements conventionnels - si ce n'est que le Scherzo précède le temps lent. Dans chaque mouvement les thèmes s'alternent de façon très intelligible. S'il y a tout de même de la dissonance que Brahms ne connaissait pas, on reste dans des tonalités compréhensibles.

Et je lis dans mon bon Tranchefort qu'il y a une raison à ce classicisme. C'est qu'en 1936 s'était fait éreinter pour son Lady Mac Beth trop provocateur et innovant, alors en 1937 il s'est racheté avec cette symphonie numéro 5 plus conforme aux attentes du Parti. Il ne fallait pas rigoler, Staline était aux manettes et les épurations quotidiennes. Comme quoi on peut risquer sa vie en écrivant des notes sur du papier....

Les états d'esprit qui se dégagent de cette pièce ne sont pas, eux, très classiques. Le premier mouvement est d'une tension énorme, les nerfs pouvaient bien être à fleur de peau chez les auditeurs. Je ne sais si Josip était dans la salle, lui aussi, regardant dans les lunettes de théâtre ses prochaines victimes... Et je m'aperçois de l'avoir souvent entendu au fait, Dieu sait où. Le second mouvement n'aurait pu se faire avant ni ailleurs, c'est d'un humour grinçant - de la musique un peu vulgaire que la clarinette rend drôle. Car Shosta est un de ses auteurs qui aiment la clarinette - Mozart, Weber, Brahms, lui...Mais cet humour-là est celui qu'on attribue, nous de l'Ouest, aux Russes qui se moquent du régime en douce; Le troisième mouvement m'émeut véritablement, canon triste. Le dernier est nerveux à nouveau, je l'aime moins. Ou alors est-ce la concentration qui baisse - ma concentration déclinant toujours fâcheusement après la première demi heure... Il faut que je songe à cela.

Bref ce n'est pas un objet froid de propagande que j'entends, mais un drôle d'objet classique sans l'être - et qui pète le feu dans la tension, l'humour libérateur et l'élégie.

Grande envie de l'entendre live par cet orchestre que je ne connais pas, mais qui m'est sympathique par son programme, soit l'Orchestre National d'Île de France.

samedi 3 mai 2014

Sais-je seulement écouter Bruckner

J'ai voulu écouter la 6ième de Bruckner, mon Herreweghe sous le bras comme guide.

C'est bien la symphonie qui a dû plaire aux nationalistes autrichiens et allemands, fanfares de trompette et triomphe viril.

Mais Herreweghe a bien raison, il y a bien plus de pianissimo et de subtilité. Les violons sensuels et capiteux comme une lourde chevelure sont au coeur du premier temps : Ils créent la pulsation rythmique ternaire, obsédante, et présentent les thèmes principaux. Si la trompette est homme, le violon est femme et il mène la danse. Les cuivres clôturent les thèmes seulement, soufflés par des angelots baroque de Sankt Florian plutôt que par les musiciens d'Odin chez Wagner.

Ce dont je me rendais peu compte jusque-là est la beauté des thèmes. Ils sont poignants et entêtants, infiniment répétés et développés les uns en opposition à l'autre comme des personnages - à la manière de Beethoven. Ou des leit-motivs de Wagner me dit-on - j'ai délibérément et bêtement ignoré Wagner pendant des années, repoussées par ses walkyries improbables et l'imagerie nazi.

Herreweghe me fait remarquer le chromatisme intense, ce qui fait de Bruckner un wagnerien - la symphonie précède la 7ième en l'honneur de Wagner lors de sa mort - qui fait "balayer" toutes les tonalités dans la même pièce. Cela donne un sentiment d'espace dilaté et mouvant, toujours plus grand, à l'orientation changeante comme l'espace des rêves. Le centre bouge constamment. L'intervalle de sixte est utilisé à cette fin, explique-t-il.

J'aime beaucoup le premier temps et sa grande richesse de thèmes et atmosphères - sombre et mâle le premier, léger et sensuel le second. On faisait cela autrefois, de séparer les thèmes en mâle et femelle - je crois comprendre que ce n'est plus trop admis. Mais surtout ce très long développement, où les bois interviennent, notamment la flûte, pour créer des passerelles entre les différentes phrases. Les bois allègent le jeu capiteux et obsédant des cordes comme la déclamation des cuivres.

Le deuxième temps est un très beau moment élégiaque. De simples mouvements descendants d'abord, ascendants après se déploient comme des couches de couleurs chaudes. Les cordes dominent dans les tons moyens. Nézet-Séguin le fait avec un tempo relativement relevé, pas de mièvrerie mais plutôt de l'émerveillement comme si un être vivant naissait sous ses mains. C'est le geste d'un potier qui fait pousser un vase de sa glaise sur le tour.

C'est, au passage, mon seul et unique disque de l'Orchestre Métropolitain avec Yannick Nézet-Séguin. Une petite brèche dans la domination des orchestres allemands et anglais, parfois américains, de la discographie courante.

Le troisième temps reprend la fougue du premier sous ses allures de Scherzo. Là je trouve pour la première fois les cuivres lourds. Un petit air pastoral dans les violons et les flûtes - petites musiques des prairies des Alpes, avec leurs orages et leurs éclaircies. Mais pourquoi Herreweghe soutient que ce ne serait que musique allemande imperméable aux oreilles latines ? Bruckner est un bon catholique de Linz, c'est plus proche de ma sensibilité catholique des Alpes que des plaines flamandes. Non ? Un Bruckner, Schubert ou Beethoven qui piochent dans les lândler me sont très compréhensibles.

Le quatrième temps est un homme pressé, les cordes basses en donnant le pas agité dès les premières mesures. Là, enfin, je trouve vraiment les cuivres excessifs. Ils rigidifient la matière fluide des cordes de façon qui me pèse parfois. Mais comme dans le premier mouvement les atmosphères les plus variées s'alternent, et le deuxième thème rappelle plutôt le deuxième mouvement. Cette fin de symphonie est saccadé et nerveux, presque dur et déclamatoire. La sérénité du début me manque.

Maintenant : Qu'entendaient ces malheureux idéologues nazis lorsqu'ils écoutaient ceci ? L'avènement de la fin du monde ? On peut se poser la question des images et sensations qu'ils pouvaient ressentir à l'écoute. Ils ont pu coller leur imagerie délétère à la musique la plus délicate que Nézet-Séguin rafraîchit pour nous. Bruckner n'en saura jamais rien.

mercredi 30 avril 2014

Plongée dans l'orchestre de Richard Strauss

Suite à la Straussmania de dimanche, j'écoute donc avec un peu plus de discipline et d'attention.

C'est la richessse des timbres de ces immenses orchestres, avec d'énormes pupitres de bois et cuivres, des harpes et des instruments insolites comme les cloches de vache, parfois l'orgue. Papa Haydn n'avait pas cela.  Et là c'est une vrai enchantement.

Les violons sont capiteux, ils portent tout le lyrisme des voix féminines dans les thèmes souvent féminins - au sens de personnage féminin dans le poème symphonique - se déployant comme un ruban de velours. "Eintritt in den Wald" n'est que cordes moelleuses, comme les petites filles des fables qui vont aux bois. Les flûtes leur apportent un accent, une touche pastorale comme dans la tradition. La harpe est une nuance d'élégance et de rêve.

Le hautbois peut être une dame mure, comme dans Don Juan - le magnifique passage de Donna Anna. La clarinette est plutôt pour la rigolade, Il n'y en pas beaucoup, mais il est roi dans le Thil Eulenspiegel.

L'orgue a une place spéciale, quasi religieuse. Il intervient avec ses tons un peu rigides, comparés aux vibrations des instruments plus proches du corps de l'homme - cordes et vents.

L'usage abondant des cuivres est masculin, et en contraste. Il n'y a pas seulement alternance de thèmes rapides et lents ici, comme chez les anciens, mais encore l' alternance de cordes et des cuivres - les hommes répondant aux femmes par le timbre.

Il y a également l'alternance de l'aigu et du grave. Dans la Symphonie Alpine, on commence dans les tréfonds de la nuit des tubas. on monte dans le haut des violons et redescend le soir. C'est descriptif - ce que certains détestent - mais aussi intéressant. Strauss emploie vraiment tout les moyens d'expression possibles. Il y en a une très grande variété, comme sont variés nos mouvements de l'âme.

Il y a ensuite l'intérêt de la forme, qui envoie bouler toute la forme sonate et emploie le "poème" - une suite de thèmes librement choisis, sur un thème à suivre. Il faut d'ailleurs un guide de lecture pour se représenter les différentes évocations - le désir de Don Juan aux cuivres, Zerlina aux violons, Donna Anna au hautbois, la possession triomphate aux cuivres de nouveau etc.

Enfin, l'intérêt des thèmes choisis. Don Juan et Thil sont déjà des choix philosophiques. Ce sont des choix de jeune homme, ceci est du Strauss jeune - à peine vingt ans et des poussières. La pari insensé du Zarathoustra de Nietzsche, que Tranchefort déteste - trop long, pas abstrait, avec cette horrible valse... mais n'est-elle pas ironique ? - vient un peu plus tard. Et à la vaille de la Grande Guerre, mature, Strauss se retourne plutôt sur l'expérience individuelle - comme la montée d'une pente à la montagne.

Mais Tubeuf a raison, aucun signe dans cette Alpine Symphony des temps qui courent. La guerre éclate, les mouvements artistiques explosent, la symphonie est toute close sur l'expérience stable et constante de l'auteur. Un homme qui se recentre, qui se centre sur soi quoi qu'il arrive, comme un Moine Bouddhiste.

Et pourtant dans la réalité l'homme était sensible. Il a tenu des positions assez élégantes en politique, malgré une prudence certaine de bon bourgeois qui protège sa famille. Après la seconde guerre mondiale, il fait don du manuscrit de l'Alpine à la France. Un signe de fraternité peut-être pour cet Européen dans l'äme.

- Symphonie Alpine, Harding
- Zarathoustra, Til Eulenspiegel, Dom Juan, Bernstein

dimanche 27 avril 2014

Anniversary victim - Richard Strauss

Les anniversaires attirent mon attention. Suis-je la seule. J'ai écouté du Britten et du Hindemith pour la première fois l'année dernière, année centenaire.

J'écoute réellement Strauss cette année en novice. 150 de sa naissance - qu'on célèbre un peu en sourdine me semble-t-il, quand on compare la fanfare de Rameau et C.P.E. Bach. Gluck, né il y a 200 ans, et que Strauss admirait beaucoup, est tout aussi inobservé.

Et alors aujourd'hui j'ai fait la mélomane irrespectueuse, celle qui écoute en boucle plusieurs disques dans ses écouteurs tout en marchant dans Paris. Très très loin du dévot auditeur qui s'enferme dans une salle isolée, fait le silence autour de lui, et religieusement écoute une oeuvre de bout en bout en lisant la partition.

J'ai donc passé la totalité de mes disques Strauss, soit cinq : Zarathustra / Bernstein et NYP, Alpine Symphony / Harding et Saito Kinen Orchestra, Violin Sonata / Dumay et Lortie, Ariadne auf Naxos / Levine et WP, Lieder Recital / Price, Popp et Sawallisch (en partie). Déjà écoutés, tous, mais de façon distraite et au fil de l'eau.

C'est la surprise. Les oeuvres de jeunesse - mettons le Don Juan ou le Thil Eulenspiegel - sont plus modernes que les tardives. Les Lieder par exemple sont très agréables, mais vraiment très conservateurs - bel espace pour Popp et Price qui déploient leurs belles voix classiques. L'Alpine Symphonie fait sourire pour le côté descriptif, mais elle est aussi un prodige d'orchestration très évocative. Et le Zarathoustra vaut bien son Odyssée 2001 que je vis, je me souviens, le jour de Pâques 1982. C'est lié à un événement tragique, le décès de la soeur d'une amie dans un accident de voiture. Est-ce la raison pour laquelle je n'ai pas écouté Strauss jusqu'à cet âge vénérable de Verdurin autodidacte et boulimique. Ariadne auf Naxos ressemble en effet à du Mozart, ne fût-ce l'intrigue et le livret - assez clair à l'écoute même pour mon allemand de cuisine - de Hoffmansthal qui rappelle plutôt Pirandello que Goldoni.

Tubeuf explique patiemment dans son joli petit livre chez Actes Sud que Strauss était un classique démodé, qui avait cinquante ans lors des révolutions artistiques des premières années du vingtième siècle : Debussy, Ravel, la Dodécaphonie, Strawinski, le Jazz... Autant de langages ignorés. Mais Strauss avait déjà la cinquantaine, bourgeois bien marié dans sa villa de Garmisch - construite sur les succès de Salomé et de Elektra - rare exemplaire de musicien qui vit vieux. Il est resté fidèle à soi même jusqu'aux quatre dernier lieder de 1949. De Nietzsche il aurait intégré complètement l'Amor Fati : L'acceptation de ce qui arrive, même les guerres qu'on déteste ou l'antisémitisme qu'on abhorre, et l'amour de soi et de son propre génie et culture.

Je ne vais pas plus loin, il y trop de matière à absorber - il faudra des écoutes franchement plus attentives et suivies. Mais encore envie d'agrandir la collection déjà - et aller vers Salomé, Elektra, Metamorphosen et le Rosenkavalier - que j'ai distraitement vu sur medici.tv il y a quelques mois.

Précieux Tubeuf, qui s'attarde sur le regard sur le monde de Strauss - ce qui nous intéresse vraiment, de la part d'un témoin assez extraordinaire de son siècle.

Pour moi, Strauss rejoint Mahler parmis les musiciens des Alpes. Il ne composait qu'en été, à Garmisch. Mahler a bien écrit des oeuvres à Toblach pendant ses vacances. Ce sont mes paysages d'enfance, lien subtil d'Italie à Allemagne et Autriche - par delà les divisions entre Allemands et Latins. L'émerveillement devant la nature des montagnes éveille des souvenirs.

PS --- Curieuses associations. J'écoutais hier le cor de Haydn. Or Strauss père, Franz de son nom, était le premier cor de l'Orchestre de Munich et adorait tout particulièrement Haydn et Mozart. Il a forcément dû jouer ce concerto et la symphonie 31. D'ailleurs Strauss aussi a écrit un concerto pour cor. 

samedi 26 avril 2014

Haydn le négligé

Je trouve qu'on ne parle pas beaucoup de Haydn. Pas un Matin des Musiciens, pas un programme à Pleyel, TCE, ou Châtelet. Deux exceptions médiatiques à ma connaissance sont Zyegel, qui a tiré une belle émission de la symphonie Surprise, et Stéphane Goldet et son Plaisir du Quatuor sur France Musique. Ils'ont appris combien Haydn a inventé la musique instrumentale que nous écoutons sur plusieurs décades d'activité industrieuse.

Or c'est dommage, parce que j'aime. C'est de la musique qui me donne la pêche, grâce à ses lumières franches et à ses rythmes entraînants. La structure me rassure aussi, moi petit fourmi qui aime les plans et les formes géométriques. Mais Haydn est plus gai que moi - et cela me plaît bien.

Chez Mélomania, qui a le grand mérite de proposer un catalogue de CDs riche et de grande qualité à bas prix, j'ai pris le risque d'acheter sans connaître le disque que Halstead et la Hanover Band ont enregistré en 1989. C'était une black box, plus la curiosité d'écouter une des rares oeuvres concertantes de cet auteur. Aussi, la présence d'une composition du frère de Joseph, Michael, me semblait intéressante.

A l'écoute, il y a une chose qui me dérange : Ces instruments d'époque, et notamment le cor naturel, manquent vraiment de précision. Je conçois bien que la virtuosité de Halstead pour maîtriser son instrument sans piston doit être extrême - surtout sur les notes graves et les passages rapides et ornementés - mais cela gêne tout de même l'oreille moderne. Les cordes de la Band flirtent aussi avec les approximations.

Mais d'un autre côté, les timbres sont très beaux. Le cor a vraiment cette patine lointaine que plus tard les Romantiques ont repris - Brahms me semble-t-il - et il est très intéressant de les faire jouer les uns avec les autres. Le contraste est fort et donne beaucoup de relief aux dialogues des thèmes. L'impression est vraiment celle de conversations animées.

Je découvre aussi un peu le Haydn jeune, qui est encore moins populaire que celui de la maturité. C'est une musique élégante, faite pour plaire et séduire. Je lis dans mon bon Tranchefort que les circonstances de vie au début des ces années soixante expliquent un peu de la composition : La présence de deux bons joueurs de cor dans l'orchestre Esterazy, que Haydn commence à diriger en 1761. La naissance de l'enfant d'un d'entre eux, qui explique peut-être la composition du concerto en 1762. Et l'écoute des fanfare de chasse à la coure du Prince, qui se ressent dans la Symphonie 31 "Appel de cors".

Allez, une pièce à retenir : l'Adagio du Concerto. Il me rappelle certains Adagio's de Bach - qui n'était mort que 12 ans plus tôt... presque un contemporain - et le tempos assez rapide choisi par Roy Goodman me semble très bien servir le chant du cor sur plusieurs mesures.

jeudi 24 avril 2014

L'air liquide de Bruckner

Bruckner, j'en connaissais tout juste le nom. Et encore. Vaguement allemand, vaguement tardif - mais où quand comment. Si grave était mon cas. Mais que faisaient mes maîtres!

Un podcast de France Musique a éveillé ma curiosité, Barenboïm parlait de cet auteur avec vénération. La beauté même disait-il, du pur classique avec les harmonies riches de Wagner. Un extrait passait. Mais je n'en étais encore qu'aux débuts.

La neuvième poussée à fond dans les haut-parleurs de ma DS3, sous le soleil levant de la fi de l'été - une autoroute vide du côté de Vierzon - m'a envoûtée. Les sons denses et transparents, comme un fluide chaud habitant toute votre tête, les thèmes exposés comme un évidence dans un déroulement bien ordonné, les souvenirs de prière à l'église.

J'ai récemment acheté la septième par Skowaczewski - nom imprononçable que je ne retiendrai jamais - avec la London Philarmonic Orchestra. Un de ces directeurs d'antan, éclos après-guerre, que les mélomanes mes aînées connaissent depuis leur jeun âge et que je découvre.

Assister en live devait être autre chose, les trois dimensions d'une belle salle n'y sont pas vraiment lorsque je branche mon Bose. Mais cette sensation d'une courtine irisée qui change de couleur et d'épaisseur dans un continuum liquide dépasse la technique. Le fameux thème du début, ses tierces amples sur deux octaves créent l'espace - cette musique n'est pas en plate en surface, on y est immergés. La pulsation de violon - une tierce aussi, mi sol dièse - donne le temps, une énergie qui sous-tend tous les mouvements passant des violons dans l'aigu aux basses et retour. Rien n'est petit, mais rien n'est grandi-loquant non plus. Herreweghe le dit : Quoique Hitler ait détourné l'auteur de façon pompeuse, Anton, lui, écrivait tout en pianissimo, voir en trois p ou même quatre! Le deuxième thème est intense, le troisième un divertissement autrichien. Je m'aperçois avoir toujours connu l'Adagio sans le savoir - certainement Alida Valli belle et perdue dans la Lagune de Venise, l'inexorable amour jeune la consommant dans le scandale de Senso de Visconti. Pauvre damnée...Le scherzo a toute son humeur viennoise, Haydn n'aurait pas dédaigné, et le finale vif, vibrant. Les beaux cors sur la fin...

Philippe Herreweghe adore Bruckner. J'ai son bouquin. Son podcast au Matin des Musiciens est passé il y a quelques jours. Il dit percevoir dans Bruckner les névroses. Freud, son contemporain. Et à vrai dire cette courtine lumineuse semble rêvée. Bruckner aurait rêvé son propre premier thème. Là, soudain, cela devient vraiment matière vive comme de l'argent coulé.

Je regarde mon "fond" Bruckner. Il me manque la 2 et la 5. J'ai les autres dans de belles éditions de référence. A suivre. Et dans ma liste de souhaits : Les messes de Jochum, et les choeurs d'hommes composés à St Florian.

Lien de la maison d'édition

mercredi 23 avril 2014

Blessure et dépassement

J'ai tout effacé de ma première rédaction. La plainte attardée d'une adolescente blessée.

La musique nous est si mal transmise. Elle est inculquée par un instrument, qui devient l'outil de torture et expose au monde nos maladresses et notre laideur. Sauf quelques élus, nous sommes tous moyens, voir mauvais. A force de travail on peut se hisser vers la justesse, au plus. Blessure narcissique de milliers d'enfants dont l'archet bifurque, les doigts tanguent sur le clavier sans unisson et la voix n'obéit pas à l'oreille.

Je ne fais pas exception, sauf avoir persisté dans le masochisme jusqu'à tard. A dix-sept encore, une maîtresse revêche me poussait à répéter l'examen de cinquième année pour la troisième fois. Je le passais haut la main, dans ce pauvre conservatoire de Bergame, et refermais le clavier pour ne plus le rouvrir pendant trente ans. Pauv' petite, j'en pleurerais presque. C'est que l'adolescente est encore en train de renifler.

Lorsqu'on rate un examen de musique, on n'est pas que banalement bête. On est moche et déplaisant, notre sensibilité est mise en question, notre propre capacité à séduire comme à ressentir des émotions. Forcez donc un enfant obèse à poser pour un concours de beauté. Allô maman bobo... chuis pas beau...

Et pendant tout ce temps, on n'écoute pas. On ne lit pas. Ignorants de tout, comment le Baroque est né, comment Haydn a créé le classique et Mozart l'a sublimé, les différents sommets du Romantisme ou encore le Contemporain. Rien. Pas une clé de lecture, pas une émotion, pas de plaisir. Quel gâchis.

Je suis retombée dedans il y a trois ans. Emotion de la Missa Solemnis de Beethoven à Pleyel. La LSO faisait trembler le sol. Je suis tombée amoureuse. Petit à petit boulimique. J'ai lu, France Musique m'a éduquée, les notes et les constructions se sont faits chaque jour plus clairs. Et plus séduisantes. Et c'est sans fin.

Je suis désormais une collectionneuse. Mon fond n'existait pas, juste quelques titres parsemés dans une maigre discothèque pop consommée en voiture - la Petite Messe Solennelle de Rossini, quelques symphonies de Haydn par Böhm. Presque mille titres constituent mon patrimoine aujourd'hui, que j'enrichis continuellement. Je vais partir à leur redécouverte.