Souvenir...

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samedi 3 mai 2014

Sais-je seulement écouter Bruckner

J'ai voulu écouter la 6ième de Bruckner, mon Herreweghe sous le bras comme guide.

C'est bien la symphonie qui a dû plaire aux nationalistes autrichiens et allemands, fanfares de trompette et triomphe viril.

Mais Herreweghe a bien raison, il y a bien plus de pianissimo et de subtilité. Les violons sensuels et capiteux comme une lourde chevelure sont au coeur du premier temps : Ils créent la pulsation rythmique ternaire, obsédante, et présentent les thèmes principaux. Si la trompette est homme, le violon est femme et il mène la danse. Les cuivres clôturent les thèmes seulement, soufflés par des angelots baroque de Sankt Florian plutôt que par les musiciens d'Odin chez Wagner.

Ce dont je me rendais peu compte jusque-là est la beauté des thèmes. Ils sont poignants et entêtants, infiniment répétés et développés les uns en opposition à l'autre comme des personnages - à la manière de Beethoven. Ou des leit-motivs de Wagner me dit-on - j'ai délibérément et bêtement ignoré Wagner pendant des années, repoussées par ses walkyries improbables et l'imagerie nazi.

Herreweghe me fait remarquer le chromatisme intense, ce qui fait de Bruckner un wagnerien - la symphonie précède la 7ième en l'honneur de Wagner lors de sa mort - qui fait "balayer" toutes les tonalités dans la même pièce. Cela donne un sentiment d'espace dilaté et mouvant, toujours plus grand, à l'orientation changeante comme l'espace des rêves. Le centre bouge constamment. L'intervalle de sixte est utilisé à cette fin, explique-t-il.

J'aime beaucoup le premier temps et sa grande richesse de thèmes et atmosphères - sombre et mâle le premier, léger et sensuel le second. On faisait cela autrefois, de séparer les thèmes en mâle et femelle - je crois comprendre que ce n'est plus trop admis. Mais surtout ce très long développement, où les bois interviennent, notamment la flûte, pour créer des passerelles entre les différentes phrases. Les bois allègent le jeu capiteux et obsédant des cordes comme la déclamation des cuivres.

Le deuxième temps est un très beau moment élégiaque. De simples mouvements descendants d'abord, ascendants après se déploient comme des couches de couleurs chaudes. Les cordes dominent dans les tons moyens. Nézet-Séguin le fait avec un tempo relativement relevé, pas de mièvrerie mais plutôt de l'émerveillement comme si un être vivant naissait sous ses mains. C'est le geste d'un potier qui fait pousser un vase de sa glaise sur le tour.

C'est, au passage, mon seul et unique disque de l'Orchestre Métropolitain avec Yannick Nézet-Séguin. Une petite brèche dans la domination des orchestres allemands et anglais, parfois américains, de la discographie courante.

Le troisième temps reprend la fougue du premier sous ses allures de Scherzo. Là je trouve pour la première fois les cuivres lourds. Un petit air pastoral dans les violons et les flûtes - petites musiques des prairies des Alpes, avec leurs orages et leurs éclaircies. Mais pourquoi Herreweghe soutient que ce ne serait que musique allemande imperméable aux oreilles latines ? Bruckner est un bon catholique de Linz, c'est plus proche de ma sensibilité catholique des Alpes que des plaines flamandes. Non ? Un Bruckner, Schubert ou Beethoven qui piochent dans les lândler me sont très compréhensibles.

Le quatrième temps est un homme pressé, les cordes basses en donnant le pas agité dès les premières mesures. Là, enfin, je trouve vraiment les cuivres excessifs. Ils rigidifient la matière fluide des cordes de façon qui me pèse parfois. Mais comme dans le premier mouvement les atmosphères les plus variées s'alternent, et le deuxième thème rappelle plutôt le deuxième mouvement. Cette fin de symphonie est saccadé et nerveux, presque dur et déclamatoire. La sérénité du début me manque.

Maintenant : Qu'entendaient ces malheureux idéologues nazis lorsqu'ils écoutaient ceci ? L'avènement de la fin du monde ? On peut se poser la question des images et sensations qu'ils pouvaient ressentir à l'écoute. Ils ont pu coller leur imagerie délétère à la musique la plus délicate que Nézet-Séguin rafraîchit pour nous. Bruckner n'en saura jamais rien.

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