Souvenir...

Souvenir...

samedi 31 mai 2014

Monteverdi, par hasard

Cela a commencé avec un Matin de Musiciens, lorsque Paul Agnew racontait ses concerts à la Cité de la Musique. Avec les Arts Florissants, il est en train d'interpréter tous les livres des madrigaux de Monteverdi - il en est au sept, pour arriver au neuf posthule.

J'ai donc écouté le six sur medici.tv, avec beaucoup de plaisir. Les cinq chanteurs - et plus par moments - apportent toute l'humanité et la compassion à ces très beaux textes, qu'ils disent avec vérité. Car, Agnew m'apprend, on disait les textes avant de les chanter.

Et il y est question de la pauvre Arianne abandonnée, de la pauvre Romanina morte et enterrée - ou alors de Zefiro qui enjolive la nature le Printemps nouveau venu. Ce sont de beaux vers, vrais, même derrière la patine du convenu académique.

C'est par ces textes enfin compris - merci les sous-titres! j'ai beau être italienne, dans la polyphonie à cinq voix certains mots se perdent - que la musique me touche. Car elle exprime leurs émotions au plus vrai, les dissonances pour la mort, l'harmonie pour l'amour, le style enlevé pour le printemps et le soleil et le tempo lent pour l'abandon et la lamentation.

J'ai écouté aujourd'hui le "stile concitato" dans Il Combattimento di Tancredi e Clorinda - dans la belle édition du Livre VIII (Madrigali guerrieri e amorosi) du Concerto Italiano et Rinaldo Alessandrini. C'est le style de la guerre.

Enfin hier soir l'Orfeo, dirigé celui-ci aussi par Alessandrini sur un live de la Scala disponible sur medici.tv.

Je n'ai pas aimé la mise en scène de Robert Wilson - hiératique et figée, alors qu'il est question de fable et de mouvement dans l'oeuvre : l'imagerie des peintres de l'époque est autrement vivante et chaude; les chanteurs sincères des Art Florissants me manquent - mais la musique m'a infiniment et enfin plu.

Je passe sur l'entrée de circonstance. Youtube nous la restitue par Jordi Savall, ce n'est que la signature des Gonzague. Mais le coeur de la pièce a une telle émotion. La fin surtout, lorsque Orphée se retourne pour regarder les yeux d' Eurydice - 'i lumi' - et elle disparaît. Tout de suite après l' Echo répond sourdement à Orphée esseulé. Et Zeus intervient et lui dit : les beautés de ton amie tu continueras de les vois dans le ciel et les étoiles... Naissance et nature de la poésie, la beauté pour remplacer les morts qui nous ont abandonnés.

Il ne faut point avoir peur. Autre leçon pour moi.

Je vais ré-écouter la Poppée, que j'ai par Malgoire, et rechercher un bon Ulysse. Surtout, surtout, je vais rechercher les textes qui sont - à la différence de certain opéra récent - des plus beaux de leur temps.

Réconciliée avec Monteverdi, je trouve aujourd'hui un article dans le numéro de Juin de Diapason. Ma che combinazione dirait-on dans mon pays.

J'y apprends les innovations qu'il a introduites dans la polyphonie outremontaine de la Renaissance, créant des dissonances 'incorrectes' pour servir l'expresion du texte. Il invente ainsi des 'arias', grâce au basso continuo qui permet aux voix seules de s'exprimer hors polyphonie. Et il intercale des 'sinfonie' instrumentales entre les airs. Son texte "dit" dans l'Orfeo devient "recitar cantando" dans la Poppea.

Un monde s'ouvre.


dimanche 25 mai 2014

Encore ces ringards français

Je commençais à fouiller du répertoire pour moi totalement inconnu il y a quelque temps :
http://micro-melo.blogspot.fr/2014/05/ces-francais-negliges.html

C'est celui de ces Français qu'on site parfois pour leurs écrits, mais qu'on n'écoute plus. Depuis quatre ans que je fréquente les salles parisiennes, par exemple, jamais n'ai-je vu Vincent d'Indy au programme.

J'en trouve la Symphonie cévenole par le bel Orchestre de la Suisse Romande. Marek Janowski à la baguette. Les Suisses seraient-ils plus attachés à cet homme de Valence, qui a beaucoup fréquenté le pays...

Or j'entends une symphonie bien agréable. D'instinct j'en ferais la musique d'un film western - le thème cévenol est singulièrement proche de certaine mélodie yankee jouée souvent à la flûte militaire.

Mais la musique de film peut être excellente. Et c'est une beau thème qui la domine. Une orchestration riche. Un développement savant. Les atmosphères changent comme le temps à la montagne - c'est de la musique de paysage, comme Mendelssohn a pu aussi en faire sur des paysages différents - l'Ecosse..

On va dire qu'à la deuxième écoute il devient obsédant et lasse un peu... surtout que la forme cyclique héritée de Franck est prise au pied de la lettre - on ne s'écarte pas de la rengaine plus de trois minutes dans chaque mouvement. Comme dans la musique de film...

Je ne vais pas faire ma Verdurin arrogante en snobant ce montagnard qui revendique sa province. Tous sont en admiration de Richard Strauss et sa villa à Garmisch. Il a écrit sa Symphonie Alpine quelques trente ans plus tard. Pourquoi souririons-nous de Vincent d'Indy, qui écrit se Cévenole en 1886 glanant un thème de la musique populaire. Moi surtout, montagnarde italienne extasiée par les atmosphères allemandes et autrichiennes - pourquoi serais-je insensible aux montagnes d'Ardèche.

Maintenant, cela reste descriptif, un peu répétitif. Mais pourquoi ne jamais la jouer à Paris...

Ayant parcouru quelques pages de ma bibliothèque et - mais oui! - la source honteuse de Wikipédia, je crois que d'Indy est tout de même victime de son idéologie, et de son histoire. Conservateur, voir réactionnaire, il s'inscrit rigoureusement dans les enseignement allemands classiques que son maître Franck, aussi, adorait. Bach. Beethoven. Mendelssohn. Wagner. Pas d'innovation. Et un esprit parfois cocardier, des soupçons d'antisémitisme... Cela n'est pas fait pour plaire à a postérité.

Pris au piège par Sedan, il est dans le paradoxe. Devenir cocardier, fonder l'Ars Gallica par sa Schola Cantorum. Et par ailleurs apprendre la contrepoint, l'harmonie et la construction d'une oeuvre des cousins Allemands - et en opposition aux facilités italianisantes de l'opéra français. Reconstruire l'école française, détruite par la Révolution - car c'était une école ecclésiastique et de cour, et les prêtres et le princes ont perdu leur argent et leur tête cent ans plus tôt... Mais donc quelle Ars Gallica.

Sur la musique, d'Indy s'est brisé les ailes face au génie novateur de Debussy. Ce n'est pas la même Oeuvre. On a posé un duel entre les deux - alors que plusieurs écrits témoignent d'une estime réciproque à bien des égards.

Sur la critique musicale, il a trop écrit d'une méchante plume. On critique aujourd'hui ses jugements tranchés et inévitablement datés qui parsèment des milliers des pages pondues par un érudit.

Mais sur l'Ars Gallica, soit sur la ré-création de l'école française, d'Indy a été incomparablement prolifique. Parmi ses collaborateurs, des savants - en musique sacrée, en musique ancienne, Wanda Landowska aura été son professeur de clavecin - car il n'était vraiment pas antisémite dans ses relations personnelles... ôtons les mauvais soupçons. Dans ses élèves : Le sommet de la composition moderne du pays - les Satie, les Milhaud, les Varèse... C'est une brochette que Debussy ne songera pas à avoir - cela ne l'intéressait pas - et n'aura d'ailleurs jamais.

vendredi 23 mai 2014

Les sonates de Haydn

Semaine très remplie avec peu de musique.

Le soir, cependant, après le bruit de la journée, de la ville, et de la télévision... une sonate de Haydn. Mon bon vieux, celui que peu écoutent aujourd'hui et qu'on peine à avoir dans une salle de concert parisienne.

Que voulez-vous, petite fourmis méthodique, j'aime ses formes articulées et bien posées dans les différentes tonalités.

Mais ce qui me frappe est surtout la variété. Enorme. Dans le même sonate, les différentes humeurs de l'humor à la douleur se succèdent bien nettement. Et au cours de sa longue vie, de la Une à la Soixante-deux : quel changement !

Le sort a fait que beaucoup de nos compositeurs soient morts jeunes. Pas Joseph. Papa, comme l'appelaient ses amis et élèves dont Mozart. Né quand le dix-huitième était encore jeune, du vivant de Jean Sébastien, Domenico et Jean-Philippe - il a le temps de voir la première décennie du dix-neuvième en toute gloire. Tout juste le temps de détester Napoléon et d'écrire des messes pour Nelson - ou d'aller à Londres - sans pour autant jouir de Waterloo.Il sera parti quelques années plus tôt.

Et voilà, ses sonates très différentes. Du Scarlatti élégant au début, mais en forme sonate par CPE Bach. De l'Empfinsamkeit fo-folle, de coup de larmes en coup de joie, en un deuxième temps. Au style galant - certains n'aiment pas, j'adore - élégant et savant. Pour finir avec du Beethoven tout cuit. La 62 est étonnante. Une sonate "héroique" avant l'heure.

Haydn était un homme gai. Ses temps rapides sont pleins d'énergies - il est plus connus pour eux que pour ses temps lents. J'aime pourtant plusieurs pages d'adagio ou lento, ceux d'un homme chaleureux qui a pu connaître ou reconnaître chez d'autres la douleur.

Une anecdote entre autres me rend l'homme particulièrement sympathique. Le prince de Prusse lui commande des quatuors une deuxième fois, après avoir reçu un premier ensemble. Haydn sait que Mozart est en difficultés économiques à ce moment, et le recommande chaudement au Prince... qui passe sa commande, et son argent, à Amadeus plutôt qu'à Joesph. Chic type !

Trois pianistes et quatre disques dans ma discothèque. Anne Queffélec, qui m'a ravie dans la 62. Sviatoslav Richter dans des sonates juvéniles d'une très grande finesse. ET maintenant Jean-Efflam Bavouzet, entre Sturm und Drang et style galant.

dimanche 18 mai 2014

Au coeur de l'orchestre

Ce sera ma dernière fois en arrière-scène. L'an prochain la nouvelle Philarmonie gobe tout le programme de Pleyel - je parie qu'ils ne vont pas remplir le théâtre. Politiciens au service de Boulez. Je vais passer au TCE.

Mais c'était une belle expérience. J'étais au tout premier rang parmi les percussions. Comme si j'en étais. C'est la découverte. En percussion, on se tait pour l'essentiel. Des pros silencieux et attentifs - ils comptent sans doute - attendent le bon moment pour intervenir. Et là c'est la tension, car la moindre erreur fait tomber la pièce à l'eau. Aujourd'hui c'était leur fête, Rachmaninov et Shostakovich offrant au pupitre des batteurs de l'Orchestre National d'Île de France la part belle. Cinq musiciens, un au xylophone, un aux timbales (le chef!), un au tambour, un aux cymbales et une à la grosse caisse. Le glockenspiel passe du premier au troisième. Mais c'est du faux sérieux. Lorsque le timbaliste a un passage à tambour battant, il s'amuse comme un gosse et un petit sourire jouissif accompagne ses clins d'oeil aux collègues... "Je fais du bruit!!!"

Juste un rang plus loin étaient les cuivres, eux aussi concentrés sur les fanfares qui ponctuent les symphonies de temps à autre... Mais le plus souvent ils se taisent. Ou alors, pour ces auteurs, la trompette émet quelques pets ci et là pour accentuer un côté drôle ou dramatique. Les cors font chambre à part, l'âme secrète de l'orchestre avec les violoncelles à mon sens. Mais lorsque un tutti les mobilise tous, et le chef demande qu'ils se lâchent, là aussi c'est la fête.

Ensuite les bois, qui se protègent les oreilles des cuivres derrière eux par le biais d'écran de plexiglas. Le hautbois est la star au mauvais caractère que l'on sait, la flûte a la place de la jolie femme, et la clarinette répète anxieusement les solos que Shosta lui accorde généreusement. Tout à gauche un colossal contrebasson, à côté des deux bassons, qui a un solo mémorable chez Shosta. Unique dans le répertoire ?

A droite la harpiste fait sa cuisine en solitaire. Son petit diapason électronique sorti du petit sac de dame, elle anticipe tous ses collègues pour accorder son instrument. Elle ponctue des points critiques, complice d'un chef d'orchestre qui souligne toutes ses interventions.

E tout au fond les cordes, dominées par ce directeur Otaka qui a des airs de Professeur Tournesol. Gentiment allumé, élégant, il invite souvent son orchestre à se lâcher dans les passage humoristiques ou "à se moucher dans les étoiles" - alors que l'orchestre semble tendu vers une précision absolue dans les pianos et les tempos. Il a un bon sourire et un vrai plaisir à jouer.

Un plaisir de voir toutes ces dames pénétrer les rangs. Une frêle jeune fille à ma gauche commande une énorme grosse caisse, deux fois aussi grande qu'elle. La coquette harpiste à ma droite plane sur ses collègues. Au centre, la première trompette est femme, derrière la première flûte à qui le Chef fait don de son bouquet final. Beaucoup de dames dans tous les pupitres, surtout dans le cordes. J'ai envie de leur demander comment elles peuvent toutes porter de si hauts talons - est-ce que cela ne gêne pas à l'oeuvre ? Je suis incapable, moi, d'en porter.

Enfin un mot pour Descharmes, le pianiste qui porte la Rhapsodie sur un Thème de Paganini. Je l'ai bien aimé, il maîtrisait avec beaucoup de justesse et émotion cette pièce de virtuose. A suivre...

Au programme un hommage au Japon du Chef, avec un beau Réquiem de 1956 composé par Takémistu. C'est ensuite une fête des années '30. Rachmaninov d'abord, retiré sur le Lac des Quatre Cantons - loin de Staline - et créant son dernier chef d'oeuvre concertant plein de nostalgie et de drame - les notes du Te Deum alternant au thème de Paganini dans une Rhapsodie folle. Shostakovich ensuite, avec sa symphonie qui, seule, a eu tant de succès - la cinquième. On se demande comment Staline  a pu l'aimer, s'il l'a aimée, mais ses apparatchiks à la musique ont laissé passer toute l'ironie et   la tristesse d'une pièce à l'apprence héroïque. Car elle est noire cette cinquième, toute dans les tons bas - contrebasses, bassons et contrebasson en gloire.

Est-ce parce que j'ai rêvé de mort, cette nuit. Le sommeil était réparateur, mais je me voyais de retour à Munich - la ville de ma jeunesse - et tous ceux que je connaissais étaient morts. Le poids d'une énorme tristesse m'a réveillée sur le cimetières de mes souvenirs dorés.


samedi 17 mai 2014

Souvenir de guerre

Voici l'autre anniversaire de l'année, au fait le grand anniversaire, le souvenir douloureux : Il y a cent ans, le Der des Der commençait. Pour des raisons que nous avons tous essentiellement oubliées et qui nous semblent absolument vaines, aujourd'hui.

Les musiciens ont baigné dans les horreurs du vingtième siècle. Certains, rares, ne s'y sont pas penchés vraiment, Strauss par exemple. Mais la plupart ont vécu, ressenti, renvoyé.

Debussy n'est pas l'exception. Ses dernières années de vie, alors qu'il était en phase terminale de son cancer des intestins, malade fatigué et incapable de créer ses oeuvres, ont vu la Grande Guerre. Il n'en verra pas la fin de justesse.

Ainsi forcé au patriotisme en musique, lui qui était comme beaucoup ouvert à toutes les influences européennes, russes allemandes espagnoles ..., il devenait un héros désagréable du nationalisme franchouillard.

Aujourd'hui encore, je trouve incommodante la dévotion toute académique que les musiciens et les institutions portent à Claude de France. Lorsque j'écoute France Musique, j'ai parfois l'impression de sentir le ton que les Italiens et es Polonais portent à Woytila : Une déférence excessive comme devant un Saint Intouchable. Longtemps cela m'a un empêchée d'écouter simplement et de façon ingénue.

Or j'ai trouvé le moyen d'aller outre. Gieseking, l'Allemand contemporain de Debussy - bien que plus jeune. Cela fait partie d'une intégrale de 1955 je crois - la documentation iTunes est souvent bien trop déficiente... Car Gieseking faisait des choix de répertoire quasiment idéologiques : les français Debussy et Ravel, et les "décadents" Hindemith our Szymanovski. Il a eu la chance de faire les débuts de sa carrière dans les années vingt, avant Hitler, et d'avoir une véritable culture internationale. Il me semble injuste qu'on l'accuse de collaborer avec la dictature, rien que pour avoir souhaiter rentrer en Allemagne pendant la guerre.

Et sous les doigts de Gieseking les Etudes de 1915 ont pris vie pour moi pour la première fois. Je les négligeais, ne les connaissais pas, elles ont d'ailleurs une discographie iTunes relativement modeste. On trouve parfois une ou deux études au programme d'un récital, mais pas beaucoup les douze pièces.

Or c'est une découverte. Ces pièces sont d'un lyrisme extrême. Les contraintes ennuyeuses de l'instrument, qui dictent les différents exercices de style, ne sont que prétexte à exploiter toutes les nuances du clavier pour la poésie pure. Une poésie relativement douloureuse et sobre, sans le pittoresque des pièces impressionnistes plus précoces.

Il y a beaucoup d'hommages dans ses études. D'abord Chopin, bien sûr, et ses propres Etudes. Ensuite les clavecinistes français. Celle à huit doigts est un hommage à eux, qui n'utilisaient pas - semble-t-il - le pouce. Les agréments sont ceux de Couperin - ils étaient utilisés pour faire résonner le clavecin, sans pour autant lui ôter la poésie. Les Etudes ne sont-elles pas conçues pour apprendre aux Etudiants l'héritage du passé...

Mais chaque pièce est d'une grande modernité. Le plus souvent hors tonalité, suspendues dans un espace intime et lyrique, ancrées dans toutes les expérimentations de Debussy.

L'Etude des Sonorités Opposées est des plus prisées. Pur plaisir du son d'une part, recueillement en demi teintes d'autre part. Le son liquide du clavier effleuré, dans un "piano" soutenu dans la lumière. Il n'y a aucun centre, rien qu'un continuum de mouvements de l'oeil et de la perception. Comme souvent ce sont les bleus et les jaunes qui s'imposent à mon esprit, le soleil et la mer. Ce sont les tons graves du piano qui mènent la danse, sur un tempo lent que la pédale éternise.

C'est peu avant le Noël 1916 que Walter Rummel crée les Etudes à Paris. On se demande qui pouvait être en ville alors que les combats avalaient la jeunesse masculine. Des vieux, des femmes, et des imbusqués, certainement. Quelle salle d'ailleurs... Pour une oeuvre bénévole d'assistance aux enfants des musiciens au font. C'est le futur amant de Isadora Duncan qui joue.

Référence amusante à Gieseking http://pianopratique.wordpress.com/2012/06/22/les-lecons-du-bon-docteur-gieseking-piano-technique-hints-by-w-gieseking/

lundi 12 mai 2014

Paganini et Rachmaninov

Dimanche, Descharmes va nous jouer la Rhapsodie sur un thème de Paganin de Rachmaninov, avec l'Orchestre National d'Île de France.

Pièce de virtuose, sèche, je me voyait condamnée à l'admiration devant l'étincelant jeu du dernier des romantiques aux grandes mains russes.

Pour m'y préparer, je touche à un nouveau disque culte de ma discothèque : La Rhapsodie par Vladimir Ashkenazy, avec André Previn qui dirige la London Symphony Orchestra.

Et là, surprise. Oui, il y a un aspect d'écoute facile et de séduction du grand public. Nous tous pouvons écouter avec plaisir et applaudir des deux mains et deux pieds les éclats du jeu de Volodya. Ca nous prend immédiatmenet, spontanément, rhapsodiquement - comme de définition.

Mais cela va bien au delà. Non encombré par le thème - là, défini, brillant, un tube interstellaire que nous connaissons depuis la tendre enfance - Rachmaninov se concentre entièrement sur le caractère et le sentiment. Les premières variations sont comme l'Allegro d'un concerto. Les dernières comme la coda. Je m'émerveille surtout sur celles du milieu - la grande tristesse de l'âme russe, des airs de marche funèbre et parfois des tons de blues... Cela pourrait être maniéré si c n'était sincère et senti, joué droit au coeur et sans fioriture par Ashkenazy, sobre au possible.

Je suis tombée amoureuse. Je sais, c'est un peu honteux, mais le désuet, le ringard, le rétrograde Rachmaninov me fait souvent cet effet.

Il y a deux ans, sur le lac des Quatre Cantons avec mes vieux parents, je ne savais pas passer près de la villa Senar, où Sergueï et Natalia Rachmaninov ont passé les années '30 - et où cette pièce époustouflante a vu le jour.

dimanche 11 mai 2014

Ces Français négligés

On se fait dans la tête des idées toutes faites.

Dans ma tête, la France a été haut lieu de musique de par ses cours. La Grande Musique lui a échappé au quinzième et seizième siècle, lorsque les Flamands et les Italiens ont créé. Louis XIII et Louis XIV ont, eux, attiré les talents et construit la plus belle musique que soit - l'Ecole Française opposé à l'Italienne. Couperin Rameau et toute la bande. Les étrangers venaient à Paris pour y trouver la gloire, Mozart Gluck y ont passé quelques bons moments sur les traces de Marie Antoinette et même Haydn en quête de gloire s'y fait publier les symphonies parisiennes. C'était une musique très sophistiquée, redécouverte à présent derrière des apparences très empesées et lourdes.

Mais la Révolution a tout emporté. Plus d'argent, plus de théâtres, les musiciens - domestiques se sont liquéfiés pendant que les Autrichiens et Allemands fondaient le style classique. La musique Romantique est germanophone.

Pendant ce temps le France se réorganise au dehors des cours, des invités presitgieux font leur nid à Paris - les Cherubini Spontini Paganini et Rossini, les Chopin et Liszt, les Meyerbeer - stars internationales au sens moderne qui trouvent leur succès dans les Grandes Salles et les Salons. C'est de l'immigration choisie et mondaine. Mais point d'école nationale. Il faudra le temps.

Après, il y a l'étoile isolée Berlioz, savoyard monté à Paris et énamouré de Weber et Beethoven.

Et ce ne sera qu'après 1850 qu'une école nationale se redéfinit, avec les rivaux Saint-Saëns et Franck à la barre et des épigones de génie se dégageant peu à peu jusqu'à l'éclosion des deux génies nationaux, Ravel et Debussy. Ceux-ci récoltent les fayots dans tous les médias. Ce sera ensuite l'école moderne et contemporaine - très prisée internationalement à ce jour.

Mais cette lecture toute en noir et blanc a fait sombrer dans l'oubli beaucoup d'auteurs qui, au contraire, ont continué d'écrire et jouer tout au long du dix-neuvième siècle pour un public très averti et désireux de retrouver les fastes du Grand Siècle. Paris était la ville vibrante d'argent et d'idées que nous ont léguée Louis-Philippe et Haussmann dans la pierre.

Mais qui sont ces musiciens oubliés ?

Je me laisse guider par les publications de Palazzetto Bru Zane. Un centre musical à Venise pour la redécouverte de la musique romantique française. Avant et autour des génies isolés cités, qui ne sont qu la pointe du iceberg selon l'institut. Ainsi Venise résonne aujourd'hui de Dubois, Gouvy, Alkan ou Ropartz - alors qu'ils ne trouvent pas de scène à Paris. C'est cocasse.

La mémoire brisée, parfois par les musiciens eux-mêmes - beaucoup de haine dans les écrits de Debussy, par exemple - est une chose qui me fascine. Retrouver le son du siècle, celui qui a façonné ma ville lorsque Paris rivalisait avec Londres et Berlin dans la science et la richesse.

J'enrichis ainsi ma discothèque de quelques titres suggéré par le Palazzetto, ou encore et plus discrètement par France Musique. Un Karine Deshayes avec du très beau Cherubini, mais encore Hérold. Et aujourd'hui un piano de Roussel par Armangaud.

Roussel, qui est cet homme ? Un homme du Nord, élève de l Schola Cantorum, qui eût pu être marin mais ne le fut pas. D'Indy - ce graphomane dont on n'écoute plus la musique - fut son maître. Roussel eut plus tard des élèvs célèbres, comme Satie ou Varèse.

Son piano est très rigoureux. On a l'impression des maîtres du contrepoint allemands, ne fût-ce que dans son Prélude et Fugue. Cependant, les harmonies sont plus riches et il peut y avoir des pages déroutantes sur la tonalité - je lis que la bi-tonalité l'a tenté. On ne sait pas toujours où est le centre et où l'équilibre va tomber. Le rythme surtout est d'un autre âge - syncopé, affirmé, j'ignore si Roussel aimait le jazz mais une once de Blues se glisse dans les accents faibles.

Se dégage l'impression. Tout court. On regarde en dedans, un espace intime s'ouvre où l'âme se déploie comme les vagues sur l'eau. Des lumières variée par touches dans un espace où le temps est suspendu.

Une parenté avec Debussy est claire, peut-être l'air du temps - on pourrait s'y tromper dans une écoute à l'aveugle. Mais Roussel glisse moins sur le clavier, me semble-t-il, c'est percussif comme chez un Thélonius Monk.

Voilà que cela part en boucle sur mon Bose...

Lien de référence http://www.bru-zane.com/?lang=fr

samedi 10 mai 2014

Idomeneo, re di Creta

Cela faisait des mois que je le voulais, que je souhaitais l'écouter dans le calme de ma maison. Je crois que c'est un texte sur Gluck lu au détour d'un magazine qui m'y a amenée : "Mozart n'eût point écrit l'ouverture de l'Idomeneo si Gluck n'avait pas ouvert l'Opéra à l'expression simple des sentiments".

Oui, les opéras de Rameau m'ennuient au possible. J'en aime, comme beaucoup, les danses - mais l'intrigue interminable et farfelue comme les décors pompeux me repoussent. Pour le moment en tout cas. Je ne suis pas femme en crinoline moi-même. J'ai bien vu de la VoD avec Athys et Aricie, les Indes Galantes, Zoroastre... L'enchantement de cinq minutes a bien souvent laissé la place au bâillement de celle qui ne croît pas à ces costumes fanfaronnants et ces dieux et déesses en carton pâte. Les flèches en tôle de Cupidon à l'Opéra de Versailles, sous la direction de Haïm... Je n'y puis rien. Fille de Rousseau sans se connaître.

Or j'ai bien aimé mes premières écoutes d'Alceste et de l'Orphée de Gluck. Un peu oublié me semble-t-il lors de son bicentenaire cette année. L'Idomeneo me hantait. Jusqu'à ce que je tombe sur la version culte de Harnoncourt en promotion chez Mélomania, boulevard Saint Germain.

Le livret est vraiment modeste. Je regrette parfois de parler l'italien comme langue maternelle, car j'entends et je comprends jusqu'aux nuances et c'est parfois drôle ou moche. Varesco, l'auteur, un nom bien de chez nous. Des vers de paysan qui aurait fait carrière dans les sacristies de Salsbourg.

Cependant le drame est intéressant, des sentiments raciniens s'en dégagent. Les deux femmes amoureuses d'un même homme, la rejetée se suicidant. Le père qui ne saurait tuer son fils, promis à Neptune. Il y a de belles pages intimistes, servies par des mélodies sobres et sincères, à la hauteur de cette fameuse ouverture qui est un premier essai du Mozart dramatique du Don Juan.

Assez pour embarquer l'Idomeneo dans la péniche du Sturm und Drang - avec C.P.E. Bach et le premier Haydn. Mais est-ce que cela ne passait plutôt pr l vieux parisien, Gluck justement.

Un frisson, Idamante le files est interprété par une femme. Le temps des castrats et des jeux de genre... Peu de voix masculines équilibrent le jeu, c'est peut-être pourquoi j'apprécie l'intervention des coeurs masculins et les tempos rapides, musclés de Harnoncourt qui ne la cèdent pas à la mièvrerie.

Les recitativi sont cependant trop abondants et longs, sur ce texte mal torché. Et Netptune et ses monstres sortis de la Mer, dignes d'une série Z d'aujourd'hui - certains adorent cela! - me font toujours un effet de lourdeur. Avons-nous besoin de Poésiedon pour raviver notre imagination... ? Non, bien que Star Wars et tout son tapage médiatique en ait des siennes dans ce domaine.

Chaconne et danses pour clore, à la française. Même Gluck s'y est plié à Paris. J'aime beaucoup l deuxième, un lento plein de sentiment.

Munich, le théâtre Cuvilliés - le Reisdenztheater près de Odeonsplatz, souvenirs de jeunesse. A la mode française, lui aussi. Karl Theodor eut son plaisir.

> Article de référence http://www.arte.tv/fr/w-a-mozart-idomenee/563540,CmC=562754.html


jeudi 8 mai 2014

Haydn et la Musique Sacrée

Haydn a eu quelques projecteurs médiatiques sur lui récemment : Un Matin des Musiciens pour une de ses sonates au piano et un Plaisir du Quatuor. C'est rare. Même, le Plaisir s'interroge : Est-ce que Haydn est rasoir - pour répondre par la négative évidemment. Cet auteur semble toujours poser problème aux auditeurs modernes, qui sait pourquoi, effet de mode peut-être.

Or cette semaine j'ai fait une immersion dans les commandes de Musique Sacrée de Haydn. Quatre messes dirigées par Harnoncourt - en boucle dans le train pour Anvers, la Nelson et la Pauken notamment - et aujourd'hui avec un peu plud d'attention les Sept Dernières Paroles du Christ.

Commande espagnole de 1786 celle-ci, destinée à être jouée à Cadix intercalée avec les textes de la passion. C'est le tremblement de terre qui suit la mort de Jésus qui clôt l'oeuvre.

C'est la version pour orchestre que j'écoute, dirigée par Jordi Savall - qui de son accent catalan lit les beaux textes de l'évangile entre pièce et autre.

C'est la caractère des ces pièces de circonstance qui me frappe. Très digne, très élégant, un regard intérieur sur les événements dramatiques - et pourtant pas de pathos, certainement pas de désespoir. Il y a beaucoup de com-passion, de respect et empathie pour la douleur, mais c'est une compassion toute humaine et comme consciente que ce qui se passe n'est que ce qui doit se dérouler. Il le faut. Cela se fera. C'est accepté. C'est un regard beau, car la beauté est au delà de l'horreur. Il est beau de contempler la divinité.

Je sens les instruments du Concert des Nations comme un épais velours de vert et de violet, comme les parcs sous la pluie que nous avoyons aujourd'hui en promenade. Une odeur du bois des églises de mon enfance. Le rythme est carré, la marche inévitable des événements, le déroulement des thèmes d'une grande élégance. Cette passion ne traîne pas dans la boue d'un Pasolini. Ce n'est pas pour autant un exercice de style pour honorer la commande - le sentiment est profond. Le texte est important, la musique dit les mots sans les énoncer.

Haynd en main aux baroqueux ? Car ce sont souvent eux qui, comme Savall, ne snobent pas le vieux Haydn et lui donnent toute sa fraîcheur.



mercredi 7 mai 2014

Aborder l'intimidante cinquième

Le Tranchefort dit carrément : allez voir ailleurs pour commencer, la quatrième ou la septième, revenez plus tard, la cinquième est trop. Trop tout court : grande, grosse, intimidante. Et puis c'est l'esprit religieux, alors... Le fervent Bruckner, le catholique pieux, la grenouille de bénitier. Enfant de choeur, choriste et organiste enterré derrière ses orgues à Sankt Florian.

J'ai osé. Autant les souvenirs de la quatrième m'emmène chez les chevaliers et les dames, genre place Alexandre Dumas (s'appelle-t-elle comme cela) métro Malesherbes. Les bâtiments néogothiques de la Banque de France tout autour et les statues des Dumas au milieu - d'Artagnan et la Dame aux Caméliias en prime.Autant cette cinquième me ramène tout droit à mes montagnes et leurs sanctuaires. Différents de l'Autriche proche, et pourtant apparentés. Les visites chez les voisins suisses ou tyrolien et leurs grandes abbayes avec mon père et ma mère.

Car enfin pour moi le catholicisme et l'esprit religieux de cette cinquième mystique n'ont pas grand chose d'Ignace de Loyole, habit de bure et auto-flagellation. C'est, dans mon enfance, l'émerveillement face à la nature verticale des Alpes et le folklore des dames paysannes, écorchant des cantiques de mauvais goût en procession. Et ces églises et abbayes de la contre-réforme qui parsèment ma région autant que le Tyrol. Pas la Suisse, mais c'est une autre histoire.

Alors, si on parle des émotions que je ressens en écoutant ceci, c'est l'émerveillement face à la nature et à ses lumières théâtrales, et les échos des messes campagnardes peuplées de paysans bigots - mais sympathiques aussi.

Du premier mouvement, le pizzicato dans les basses en introduction et plus tard sur le troisième thème me saisit. Exactement ce qu'on fait lorsqu' enfant on retiens le souffle et dis sa prière le soir. Du second l'air populaire au hautbois - les belles mélodies de Bruckner... - comme un chant de la campagne, alterné à l'hymne religieux. Le troisième temps est plus lointain de moi, ne peut être qu'un scherzo autrichien. Je suis toujours un peu d'attention lasse lorsque le scherzo arrive. Le quatrième... le résumé de tout ce qui précède. Et dans tout cela des images lumineuses qui se suivent l'une l'autre, un éclair de brumes qui montent du fond de la vallée le matin ou de soleil qui pece les nuages. La seule prière qui me soit restée, mécréante parisienne qui ne fréquente plus l'église.

C'est mon seul disque de Eugen Bochum. Le beau Concertgebouw, où tout est soyeux est noble - même les cuivres ont une douceur de cordes.

dimanche 4 mai 2014

Approchant Shostakovich pas à pas

Une fumée dense et noire comme l'aura soviétique entourait Shostakovich pour moi. Les photos que les magazines ont publiées l'an dernier n'arrangeaient rien, ce petit homme en lunette ressemblant étrangement à un apparatchik - car l'homme est à la mode et on l'enregistre beaucoup, super-star Gergiev en a même fait une intégrale disponible sur VoD ici : http://www.citedelamusiquelive.tv/

Et puis toute la timidité face aux compositeurs du vingtième siècle, où mon ignorance est encore plus épaisse qu'ailleurs. Bref, j'ai eu du mal à écouter Shosta.

Dans deux semaines je vais pourtant écouter la cinquième symphonie live. Aussi je me prépare. La bonne BnF mettant à disposition sur iTunes les classiques à petits prix - de 2 à 5 Euros - j'ai trouvé une belle version de Bernstein et NYP. Que Bernstein n'a-t-il pas enregistré, tout y est.

Et là je trouve une symphonie quasi classique, quatre mouvements conventionnels - si ce n'est que le Scherzo précède le temps lent. Dans chaque mouvement les thèmes s'alternent de façon très intelligible. S'il y a tout de même de la dissonance que Brahms ne connaissait pas, on reste dans des tonalités compréhensibles.

Et je lis dans mon bon Tranchefort qu'il y a une raison à ce classicisme. C'est qu'en 1936 s'était fait éreinter pour son Lady Mac Beth trop provocateur et innovant, alors en 1937 il s'est racheté avec cette symphonie numéro 5 plus conforme aux attentes du Parti. Il ne fallait pas rigoler, Staline était aux manettes et les épurations quotidiennes. Comme quoi on peut risquer sa vie en écrivant des notes sur du papier....

Les états d'esprit qui se dégagent de cette pièce ne sont pas, eux, très classiques. Le premier mouvement est d'une tension énorme, les nerfs pouvaient bien être à fleur de peau chez les auditeurs. Je ne sais si Josip était dans la salle, lui aussi, regardant dans les lunettes de théâtre ses prochaines victimes... Et je m'aperçois de l'avoir souvent entendu au fait, Dieu sait où. Le second mouvement n'aurait pu se faire avant ni ailleurs, c'est d'un humour grinçant - de la musique un peu vulgaire que la clarinette rend drôle. Car Shosta est un de ses auteurs qui aiment la clarinette - Mozart, Weber, Brahms, lui...Mais cet humour-là est celui qu'on attribue, nous de l'Ouest, aux Russes qui se moquent du régime en douce; Le troisième mouvement m'émeut véritablement, canon triste. Le dernier est nerveux à nouveau, je l'aime moins. Ou alors est-ce la concentration qui baisse - ma concentration déclinant toujours fâcheusement après la première demi heure... Il faut que je songe à cela.

Bref ce n'est pas un objet froid de propagande que j'entends, mais un drôle d'objet classique sans l'être - et qui pète le feu dans la tension, l'humour libérateur et l'élégie.

Grande envie de l'entendre live par cet orchestre que je ne connais pas, mais qui m'est sympathique par son programme, soit l'Orchestre National d'Île de France.

samedi 3 mai 2014

Sais-je seulement écouter Bruckner

J'ai voulu écouter la 6ième de Bruckner, mon Herreweghe sous le bras comme guide.

C'est bien la symphonie qui a dû plaire aux nationalistes autrichiens et allemands, fanfares de trompette et triomphe viril.

Mais Herreweghe a bien raison, il y a bien plus de pianissimo et de subtilité. Les violons sensuels et capiteux comme une lourde chevelure sont au coeur du premier temps : Ils créent la pulsation rythmique ternaire, obsédante, et présentent les thèmes principaux. Si la trompette est homme, le violon est femme et il mène la danse. Les cuivres clôturent les thèmes seulement, soufflés par des angelots baroque de Sankt Florian plutôt que par les musiciens d'Odin chez Wagner.

Ce dont je me rendais peu compte jusque-là est la beauté des thèmes. Ils sont poignants et entêtants, infiniment répétés et développés les uns en opposition à l'autre comme des personnages - à la manière de Beethoven. Ou des leit-motivs de Wagner me dit-on - j'ai délibérément et bêtement ignoré Wagner pendant des années, repoussées par ses walkyries improbables et l'imagerie nazi.

Herreweghe me fait remarquer le chromatisme intense, ce qui fait de Bruckner un wagnerien - la symphonie précède la 7ième en l'honneur de Wagner lors de sa mort - qui fait "balayer" toutes les tonalités dans la même pièce. Cela donne un sentiment d'espace dilaté et mouvant, toujours plus grand, à l'orientation changeante comme l'espace des rêves. Le centre bouge constamment. L'intervalle de sixte est utilisé à cette fin, explique-t-il.

J'aime beaucoup le premier temps et sa grande richesse de thèmes et atmosphères - sombre et mâle le premier, léger et sensuel le second. On faisait cela autrefois, de séparer les thèmes en mâle et femelle - je crois comprendre que ce n'est plus trop admis. Mais surtout ce très long développement, où les bois interviennent, notamment la flûte, pour créer des passerelles entre les différentes phrases. Les bois allègent le jeu capiteux et obsédant des cordes comme la déclamation des cuivres.

Le deuxième temps est un très beau moment élégiaque. De simples mouvements descendants d'abord, ascendants après se déploient comme des couches de couleurs chaudes. Les cordes dominent dans les tons moyens. Nézet-Séguin le fait avec un tempo relativement relevé, pas de mièvrerie mais plutôt de l'émerveillement comme si un être vivant naissait sous ses mains. C'est le geste d'un potier qui fait pousser un vase de sa glaise sur le tour.

C'est, au passage, mon seul et unique disque de l'Orchestre Métropolitain avec Yannick Nézet-Séguin. Une petite brèche dans la domination des orchestres allemands et anglais, parfois américains, de la discographie courante.

Le troisième temps reprend la fougue du premier sous ses allures de Scherzo. Là je trouve pour la première fois les cuivres lourds. Un petit air pastoral dans les violons et les flûtes - petites musiques des prairies des Alpes, avec leurs orages et leurs éclaircies. Mais pourquoi Herreweghe soutient que ce ne serait que musique allemande imperméable aux oreilles latines ? Bruckner est un bon catholique de Linz, c'est plus proche de ma sensibilité catholique des Alpes que des plaines flamandes. Non ? Un Bruckner, Schubert ou Beethoven qui piochent dans les lândler me sont très compréhensibles.

Le quatrième temps est un homme pressé, les cordes basses en donnant le pas agité dès les premières mesures. Là, enfin, je trouve vraiment les cuivres excessifs. Ils rigidifient la matière fluide des cordes de façon qui me pèse parfois. Mais comme dans le premier mouvement les atmosphères les plus variées s'alternent, et le deuxième thème rappelle plutôt le deuxième mouvement. Cette fin de symphonie est saccadé et nerveux, presque dur et déclamatoire. La sérénité du début me manque.

Maintenant : Qu'entendaient ces malheureux idéologues nazis lorsqu'ils écoutaient ceci ? L'avènement de la fin du monde ? On peut se poser la question des images et sensations qu'ils pouvaient ressentir à l'écoute. Ils ont pu coller leur imagerie délétère à la musique la plus délicate que Nézet-Séguin rafraîchit pour nous. Bruckner n'en saura jamais rien.