Souvenir...

Souvenir...

mercredi 30 avril 2014

Plongée dans l'orchestre de Richard Strauss

Suite à la Straussmania de dimanche, j'écoute donc avec un peu plus de discipline et d'attention.

C'est la richessse des timbres de ces immenses orchestres, avec d'énormes pupitres de bois et cuivres, des harpes et des instruments insolites comme les cloches de vache, parfois l'orgue. Papa Haydn n'avait pas cela.  Et là c'est une vrai enchantement.

Les violons sont capiteux, ils portent tout le lyrisme des voix féminines dans les thèmes souvent féminins - au sens de personnage féminin dans le poème symphonique - se déployant comme un ruban de velours. "Eintritt in den Wald" n'est que cordes moelleuses, comme les petites filles des fables qui vont aux bois. Les flûtes leur apportent un accent, une touche pastorale comme dans la tradition. La harpe est une nuance d'élégance et de rêve.

Le hautbois peut être une dame mure, comme dans Don Juan - le magnifique passage de Donna Anna. La clarinette est plutôt pour la rigolade, Il n'y en pas beaucoup, mais il est roi dans le Thil Eulenspiegel.

L'orgue a une place spéciale, quasi religieuse. Il intervient avec ses tons un peu rigides, comparés aux vibrations des instruments plus proches du corps de l'homme - cordes et vents.

L'usage abondant des cuivres est masculin, et en contraste. Il n'y a pas seulement alternance de thèmes rapides et lents ici, comme chez les anciens, mais encore l' alternance de cordes et des cuivres - les hommes répondant aux femmes par le timbre.

Il y a également l'alternance de l'aigu et du grave. Dans la Symphonie Alpine, on commence dans les tréfonds de la nuit des tubas. on monte dans le haut des violons et redescend le soir. C'est descriptif - ce que certains détestent - mais aussi intéressant. Strauss emploie vraiment tout les moyens d'expression possibles. Il y en a une très grande variété, comme sont variés nos mouvements de l'âme.

Il y a ensuite l'intérêt de la forme, qui envoie bouler toute la forme sonate et emploie le "poème" - une suite de thèmes librement choisis, sur un thème à suivre. Il faut d'ailleurs un guide de lecture pour se représenter les différentes évocations - le désir de Don Juan aux cuivres, Zerlina aux violons, Donna Anna au hautbois, la possession triomphate aux cuivres de nouveau etc.

Enfin, l'intérêt des thèmes choisis. Don Juan et Thil sont déjà des choix philosophiques. Ce sont des choix de jeune homme, ceci est du Strauss jeune - à peine vingt ans et des poussières. La pari insensé du Zarathoustra de Nietzsche, que Tranchefort déteste - trop long, pas abstrait, avec cette horrible valse... mais n'est-elle pas ironique ? - vient un peu plus tard. Et à la vaille de la Grande Guerre, mature, Strauss se retourne plutôt sur l'expérience individuelle - comme la montée d'une pente à la montagne.

Mais Tubeuf a raison, aucun signe dans cette Alpine Symphony des temps qui courent. La guerre éclate, les mouvements artistiques explosent, la symphonie est toute close sur l'expérience stable et constante de l'auteur. Un homme qui se recentre, qui se centre sur soi quoi qu'il arrive, comme un Moine Bouddhiste.

Et pourtant dans la réalité l'homme était sensible. Il a tenu des positions assez élégantes en politique, malgré une prudence certaine de bon bourgeois qui protège sa famille. Après la seconde guerre mondiale, il fait don du manuscrit de l'Alpine à la France. Un signe de fraternité peut-être pour cet Européen dans l'äme.

- Symphonie Alpine, Harding
- Zarathoustra, Til Eulenspiegel, Dom Juan, Bernstein

dimanche 27 avril 2014

Anniversary victim - Richard Strauss

Les anniversaires attirent mon attention. Suis-je la seule. J'ai écouté du Britten et du Hindemith pour la première fois l'année dernière, année centenaire.

J'écoute réellement Strauss cette année en novice. 150 de sa naissance - qu'on célèbre un peu en sourdine me semble-t-il, quand on compare la fanfare de Rameau et C.P.E. Bach. Gluck, né il y a 200 ans, et que Strauss admirait beaucoup, est tout aussi inobservé.

Et alors aujourd'hui j'ai fait la mélomane irrespectueuse, celle qui écoute en boucle plusieurs disques dans ses écouteurs tout en marchant dans Paris. Très très loin du dévot auditeur qui s'enferme dans une salle isolée, fait le silence autour de lui, et religieusement écoute une oeuvre de bout en bout en lisant la partition.

J'ai donc passé la totalité de mes disques Strauss, soit cinq : Zarathustra / Bernstein et NYP, Alpine Symphony / Harding et Saito Kinen Orchestra, Violin Sonata / Dumay et Lortie, Ariadne auf Naxos / Levine et WP, Lieder Recital / Price, Popp et Sawallisch (en partie). Déjà écoutés, tous, mais de façon distraite et au fil de l'eau.

C'est la surprise. Les oeuvres de jeunesse - mettons le Don Juan ou le Thil Eulenspiegel - sont plus modernes que les tardives. Les Lieder par exemple sont très agréables, mais vraiment très conservateurs - bel espace pour Popp et Price qui déploient leurs belles voix classiques. L'Alpine Symphonie fait sourire pour le côté descriptif, mais elle est aussi un prodige d'orchestration très évocative. Et le Zarathoustra vaut bien son Odyssée 2001 que je vis, je me souviens, le jour de Pâques 1982. C'est lié à un événement tragique, le décès de la soeur d'une amie dans un accident de voiture. Est-ce la raison pour laquelle je n'ai pas écouté Strauss jusqu'à cet âge vénérable de Verdurin autodidacte et boulimique. Ariadne auf Naxos ressemble en effet à du Mozart, ne fût-ce l'intrigue et le livret - assez clair à l'écoute même pour mon allemand de cuisine - de Hoffmansthal qui rappelle plutôt Pirandello que Goldoni.

Tubeuf explique patiemment dans son joli petit livre chez Actes Sud que Strauss était un classique démodé, qui avait cinquante ans lors des révolutions artistiques des premières années du vingtième siècle : Debussy, Ravel, la Dodécaphonie, Strawinski, le Jazz... Autant de langages ignorés. Mais Strauss avait déjà la cinquantaine, bourgeois bien marié dans sa villa de Garmisch - construite sur les succès de Salomé et de Elektra - rare exemplaire de musicien qui vit vieux. Il est resté fidèle à soi même jusqu'aux quatre dernier lieder de 1949. De Nietzsche il aurait intégré complètement l'Amor Fati : L'acceptation de ce qui arrive, même les guerres qu'on déteste ou l'antisémitisme qu'on abhorre, et l'amour de soi et de son propre génie et culture.

Je ne vais pas plus loin, il y trop de matière à absorber - il faudra des écoutes franchement plus attentives et suivies. Mais encore envie d'agrandir la collection déjà - et aller vers Salomé, Elektra, Metamorphosen et le Rosenkavalier - que j'ai distraitement vu sur medici.tv il y a quelques mois.

Précieux Tubeuf, qui s'attarde sur le regard sur le monde de Strauss - ce qui nous intéresse vraiment, de la part d'un témoin assez extraordinaire de son siècle.

Pour moi, Strauss rejoint Mahler parmis les musiciens des Alpes. Il ne composait qu'en été, à Garmisch. Mahler a bien écrit des oeuvres à Toblach pendant ses vacances. Ce sont mes paysages d'enfance, lien subtil d'Italie à Allemagne et Autriche - par delà les divisions entre Allemands et Latins. L'émerveillement devant la nature des montagnes éveille des souvenirs.

PS --- Curieuses associations. J'écoutais hier le cor de Haydn. Or Strauss père, Franz de son nom, était le premier cor de l'Orchestre de Munich et adorait tout particulièrement Haydn et Mozart. Il a forcément dû jouer ce concerto et la symphonie 31. D'ailleurs Strauss aussi a écrit un concerto pour cor. 

samedi 26 avril 2014

Haydn le négligé

Je trouve qu'on ne parle pas beaucoup de Haydn. Pas un Matin des Musiciens, pas un programme à Pleyel, TCE, ou Châtelet. Deux exceptions médiatiques à ma connaissance sont Zyegel, qui a tiré une belle émission de la symphonie Surprise, et Stéphane Goldet et son Plaisir du Quatuor sur France Musique. Ils'ont appris combien Haydn a inventé la musique instrumentale que nous écoutons sur plusieurs décades d'activité industrieuse.

Or c'est dommage, parce que j'aime. C'est de la musique qui me donne la pêche, grâce à ses lumières franches et à ses rythmes entraînants. La structure me rassure aussi, moi petit fourmi qui aime les plans et les formes géométriques. Mais Haydn est plus gai que moi - et cela me plaît bien.

Chez Mélomania, qui a le grand mérite de proposer un catalogue de CDs riche et de grande qualité à bas prix, j'ai pris le risque d'acheter sans connaître le disque que Halstead et la Hanover Band ont enregistré en 1989. C'était une black box, plus la curiosité d'écouter une des rares oeuvres concertantes de cet auteur. Aussi, la présence d'une composition du frère de Joseph, Michael, me semblait intéressante.

A l'écoute, il y a une chose qui me dérange : Ces instruments d'époque, et notamment le cor naturel, manquent vraiment de précision. Je conçois bien que la virtuosité de Halstead pour maîtriser son instrument sans piston doit être extrême - surtout sur les notes graves et les passages rapides et ornementés - mais cela gêne tout de même l'oreille moderne. Les cordes de la Band flirtent aussi avec les approximations.

Mais d'un autre côté, les timbres sont très beaux. Le cor a vraiment cette patine lointaine que plus tard les Romantiques ont repris - Brahms me semble-t-il - et il est très intéressant de les faire jouer les uns avec les autres. Le contraste est fort et donne beaucoup de relief aux dialogues des thèmes. L'impression est vraiment celle de conversations animées.

Je découvre aussi un peu le Haydn jeune, qui est encore moins populaire que celui de la maturité. C'est une musique élégante, faite pour plaire et séduire. Je lis dans mon bon Tranchefort que les circonstances de vie au début des ces années soixante expliquent un peu de la composition : La présence de deux bons joueurs de cor dans l'orchestre Esterazy, que Haydn commence à diriger en 1761. La naissance de l'enfant d'un d'entre eux, qui explique peut-être la composition du concerto en 1762. Et l'écoute des fanfare de chasse à la coure du Prince, qui se ressent dans la Symphonie 31 "Appel de cors".

Allez, une pièce à retenir : l'Adagio du Concerto. Il me rappelle certains Adagio's de Bach - qui n'était mort que 12 ans plus tôt... presque un contemporain - et le tempos assez rapide choisi par Roy Goodman me semble très bien servir le chant du cor sur plusieurs mesures.

jeudi 24 avril 2014

L'air liquide de Bruckner

Bruckner, j'en connaissais tout juste le nom. Et encore. Vaguement allemand, vaguement tardif - mais où quand comment. Si grave était mon cas. Mais que faisaient mes maîtres!

Un podcast de France Musique a éveillé ma curiosité, Barenboïm parlait de cet auteur avec vénération. La beauté même disait-il, du pur classique avec les harmonies riches de Wagner. Un extrait passait. Mais je n'en étais encore qu'aux débuts.

La neuvième poussée à fond dans les haut-parleurs de ma DS3, sous le soleil levant de la fi de l'été - une autoroute vide du côté de Vierzon - m'a envoûtée. Les sons denses et transparents, comme un fluide chaud habitant toute votre tête, les thèmes exposés comme un évidence dans un déroulement bien ordonné, les souvenirs de prière à l'église.

J'ai récemment acheté la septième par Skowaczewski - nom imprononçable que je ne retiendrai jamais - avec la London Philarmonic Orchestra. Un de ces directeurs d'antan, éclos après-guerre, que les mélomanes mes aînées connaissent depuis leur jeun âge et que je découvre.

Assister en live devait être autre chose, les trois dimensions d'une belle salle n'y sont pas vraiment lorsque je branche mon Bose. Mais cette sensation d'une courtine irisée qui change de couleur et d'épaisseur dans un continuum liquide dépasse la technique. Le fameux thème du début, ses tierces amples sur deux octaves créent l'espace - cette musique n'est pas en plate en surface, on y est immergés. La pulsation de violon - une tierce aussi, mi sol dièse - donne le temps, une énergie qui sous-tend tous les mouvements passant des violons dans l'aigu aux basses et retour. Rien n'est petit, mais rien n'est grandi-loquant non plus. Herreweghe le dit : Quoique Hitler ait détourné l'auteur de façon pompeuse, Anton, lui, écrivait tout en pianissimo, voir en trois p ou même quatre! Le deuxième thème est intense, le troisième un divertissement autrichien. Je m'aperçois avoir toujours connu l'Adagio sans le savoir - certainement Alida Valli belle et perdue dans la Lagune de Venise, l'inexorable amour jeune la consommant dans le scandale de Senso de Visconti. Pauvre damnée...Le scherzo a toute son humeur viennoise, Haydn n'aurait pas dédaigné, et le finale vif, vibrant. Les beaux cors sur la fin...

Philippe Herreweghe adore Bruckner. J'ai son bouquin. Son podcast au Matin des Musiciens est passé il y a quelques jours. Il dit percevoir dans Bruckner les névroses. Freud, son contemporain. Et à vrai dire cette courtine lumineuse semble rêvée. Bruckner aurait rêvé son propre premier thème. Là, soudain, cela devient vraiment matière vive comme de l'argent coulé.

Je regarde mon "fond" Bruckner. Il me manque la 2 et la 5. J'ai les autres dans de belles éditions de référence. A suivre. Et dans ma liste de souhaits : Les messes de Jochum, et les choeurs d'hommes composés à St Florian.

Lien de la maison d'édition

mercredi 23 avril 2014

Blessure et dépassement

J'ai tout effacé de ma première rédaction. La plainte attardée d'une adolescente blessée.

La musique nous est si mal transmise. Elle est inculquée par un instrument, qui devient l'outil de torture et expose au monde nos maladresses et notre laideur. Sauf quelques élus, nous sommes tous moyens, voir mauvais. A force de travail on peut se hisser vers la justesse, au plus. Blessure narcissique de milliers d'enfants dont l'archet bifurque, les doigts tanguent sur le clavier sans unisson et la voix n'obéit pas à l'oreille.

Je ne fais pas exception, sauf avoir persisté dans le masochisme jusqu'à tard. A dix-sept encore, une maîtresse revêche me poussait à répéter l'examen de cinquième année pour la troisième fois. Je le passais haut la main, dans ce pauvre conservatoire de Bergame, et refermais le clavier pour ne plus le rouvrir pendant trente ans. Pauv' petite, j'en pleurerais presque. C'est que l'adolescente est encore en train de renifler.

Lorsqu'on rate un examen de musique, on n'est pas que banalement bête. On est moche et déplaisant, notre sensibilité est mise en question, notre propre capacité à séduire comme à ressentir des émotions. Forcez donc un enfant obèse à poser pour un concours de beauté. Allô maman bobo... chuis pas beau...

Et pendant tout ce temps, on n'écoute pas. On ne lit pas. Ignorants de tout, comment le Baroque est né, comment Haydn a créé le classique et Mozart l'a sublimé, les différents sommets du Romantisme ou encore le Contemporain. Rien. Pas une clé de lecture, pas une émotion, pas de plaisir. Quel gâchis.

Je suis retombée dedans il y a trois ans. Emotion de la Missa Solemnis de Beethoven à Pleyel. La LSO faisait trembler le sol. Je suis tombée amoureuse. Petit à petit boulimique. J'ai lu, France Musique m'a éduquée, les notes et les constructions se sont faits chaque jour plus clairs. Et plus séduisantes. Et c'est sans fin.

Je suis désormais une collectionneuse. Mon fond n'existait pas, juste quelques titres parsemés dans une maigre discothèque pop consommée en voiture - la Petite Messe Solennelle de Rossini, quelques symphonies de Haydn par Böhm. Presque mille titres constituent mon patrimoine aujourd'hui, que j'enrichis continuellement. Je vais partir à leur redécouverte.