Souvenir...

Souvenir...

dimanche 22 juin 2014

Mangas versus sensibilité

Souvent je me mets au baroque pour revenir à la joie. C'est sans doute un souvenir d'enfance, la résonance de Charpentier pour l'Eurovision --- acte de naissance du label Erato récemment ressuscité --- ou du générique de Carosello, faux baroque de Raffaele Gervasio. Les rythmes marqués et les harmonies claires, la danse et la fête, les pièces courtes et faciles à chantonner...

Maintenant, c'est la révolte qui nous vient des baroqueux qui dans leurs labels indépendants et leurs instruments historiques ont apporté un vrai renouveau à la scène des concerts internationaux. Des rebelles en costume. Après les pionniers il y a trente ou quarante ans, deux ou trois générations de jeunes ont apporté un éclairage sur les mille facettes de cette musique triomphante de l'ancien régime.

Je me suis donc surprise hier au Parc à écouter deux disques qui sont le jour et la nuit du Baroque Mûr. Le Jardin de Monsieur Rameau, une anthologie proposée par père du baroque français, William Christie, et ses Arts Florissants. Les Berlin Symphonies de C.P.E. Bach, une des éditions anniversaires qui foisonnent cette année, par le Kammerorchester Carl Philip Emmanuel Bach et Hartmut Haenchen.

J'ai l'impression d'avoir des jeux vidéo aux couleurs étincelantes, pleins de monstres et d'effets de théâtre en 3D chez l'un. Et d'avoir des paysages sensibles, évoquant la nature chez l'autre. Versailles d'une part, le hameau de la reine de l'autre.

Voyez plutôt quelques textes, sur lesquels les chanteurs lauréats de Christie déploient leurs ornements et joutes :

De quels nouveaux concerts ces voûtes retentissent !
nos chants sont moins harmonieux.
d’où vient que ces lieux s’obscurcissent ?
Quel éclat fait briller les Cieux !
(dans le fond effet théâtral de tonnerre)
.......
Quels funestes objets s’offrent à mes regards ?
Je crois voir s’élever mille spectres terribles ;
des monstres, sous mes pas, naissent de toutes parts…
Quel bruit affreux ! quels cris !
Quels hurlements horribles !
......
Voici les tristes lieux que le monstre ravage,
hélas ! si pour moi seul je craignais sa fureur,
Je l’attendrais sur ce rivage
pour être sa victime, et non pas son vainqueur.
monstre affreux, monstre redoutable,
Ah! Que le sort me serait favorable
s’il ne m’exposait qu’à vos coups,

Ah! l’amour est encore plus terrible que vous.

Des monstres magiques sortent du sol ou tombent du ciel, des dieux dorés visent le cœur d'amoureux éperdus avec leurs flèches, tout est merveilleusement faux et fantastiquement séduisant. La voix halète, on hurle de "oh ciel!" à la tout va. Nous écoutons comme nos enfants lisent les mangas, jouent dans les univers des jeux vidéo ou s'enchantent devant Le Seigneur des Anneaux.

Chez C.P.E Bach, une musique tout aussi royale se déploie à la cour de Berlin. Mais elle est plus sensible, sans, mots, les symphonies instrumentales prennent de l'indépendance sur l'opéra et sur la dance. Il s'y déploie un esprit, certes, festif, mais encore tourné vers les sentiments. La dialectique des temps festifs et méditatifs, des thèmes affirmatifs et mélancoliques développe un drame tout de sentiments fait, mais sans le dire. On évoque la joie, puis la mélancolie, enfin la danse qui résout l'opposition des deux. Une intériorité assez retenue et plutôt élégante que bluffante.

La Révolution balaiera Versailles, le romantisme retiendra C.P.E. Bach. Aujourd'hui, pourtant, c'est du Grand Opéra et de la Tragédie Lyrique qui font frémir nos jeunes --- l'expression des drames étant plus fantastique que jamais grâce aux effet spéciaux de Hollywood et aux technologiques numériques de jeux.

dimanche 15 juin 2014

Iphigénie en Tauride, sage fille de son père

Iphigénie chez Gluck est la soeur lointaine de Elektra chez Strauss.

Sérieuse douce et digne, elle épargne son frère au sacrifice sur des airs beaux et harmonieux. Les vicissitudes les plus sinistres de la tragédie grecque échevelée sont purifiées et polies comme du verre de roche. Les sentiments sont l'amitié, la fraternité et le respect pieux de la loi des pères. Non pas des mères - puisque Oreste, le bon frère, a tout de même un peu trucidée leur propre mère Clytemnestre... Mais les Ménades d'Eurypide sont loin, ne restent ici que les héros sages et vertueux "Détachez donc ces chaînes...".

Mais j'aime cette harmonie raisonnable, sertie de compassion et maîtrise des sentiments. l'orage arrive, éclate et passe, la paix triomphe.

J'aime surtout les choeurs de femmes dans Iphigénie en Tauride. Il en est qui sont carrément des hymnes d'églises. Ces femmes ne sont-elles pas les chastes prêtresses de Diane, la vierge fille de Laton... No sex we are gentlemen...

Je sens comme un ensemble ordonné de voilages soyeux, légers et doux, qui accompagnent l'histoire  hautement morale d'amours familiaux reconstitués contre les délires des hommes.

Marie-Antoinette, encore bien jeune, a assisté à la première de cette jolie pièce. Accompagnée dans sa loge aux flambeaux, elle a pris part au grand succès de public au Théâtre du Palais Royal - pas celui d'aujourd'hui, mais peu s'en faut : l'original a été détruit par un incendie deux ou trois ans après la prima lors d'une autre représentation de Gluck. L'Opéra de Paris y tenait ses spectacles avant la salle Péletier et bien sûr avant Garnier et Bastille. Il s'appelait l'Académie Royalde de Musique depuis Lully.

Sa vie a fini bien autrement que l'Opéra, on le sait. La réalité est autre que cette aspiration à l'harmonie universelle de Gluck. Et de tant d'intellectuels et musiciens qui ont cru en la primauté de la Culture et de la Beauté sur les tourments des hommes. Dans des temps récents, des Strauss et des Zweig ont été comme Gluck des Européens convaincus, contre la guerre et la violence des nations. Mais ils ont perdu.

Je lis Europa de Romain Gary. Il y soutient que le déclin d l'Europe vient de la séparation de la beauté et du bon. L'Europe n'existerait plus que dans les musées, comme un souvenir du beau que les fascismes ont détruit à jamais. Au dix-huitième siècle - celui de Gluck de David et de Goethe - jamais on n'aurait pense au Bon sans qu'il ne soit Beau. Liberté égalité et fraternité comme les exemples derniers du beau geste... Les fascismes on détruit le beau pour le kitsch et on n'en remonte plus.

Une lecture romanesque de notre histoire, peu étayée par des fait scientifiques. Et pourtant... cela laisse à réfléchir, et on peut regretter le bon Gluck et ses magnifiques hymnes de jeunes vierges qui s'opposent à la Barbarie...

Cela eût mérité plus de monde

il y avait comme un air de veille funèbre à Pleyel ce soir. La saison prochaine ne sera pas. Le programme richissime de Pleyel part en partie à la nouvelle Philarmonique de Boulez, en partie à Radio France. Pleyel est officiellement for sale, à condition de ne plus programmer du classique. Je n'aime pas cela.

Ce sera peut-être ma dernière fois. L'année prochaine : TCE, leurs beaux concerts du matin; Opéra Comique, deux fois; et peut-être Radio France.

Tout cela est bien dommage. Il y avait peu de monde pour le Voyage de Marco Polo. Trop peu. Car c'était une petite merveille. Kalaitzidis incarne le voyage de Marco Polo dans une suite de compositions personnelles et de morceaux populaires d'Italie, Ouzbékistan, Mongolie, Chine et Corée. Des musiciens de ces pays s'alternent dans des solos suivant le tuttis - ce n'est pas une démonstration ni une évocation, mais vraiment une incarnation des peuples et des régions que Polo découvrait émerveillé. Les compositions originales sont belles, simples et populaires, utilisant modes et timbres de tous ces pays dans une fusion très réussie. Frissons lors de quelques solos, notamment lorsque ces dames ont des solos - le superbe lamento ouzbèque, le solo de flûte coréenne, le solo de corde chinois...

C'est en me faisant emporter que la tension est tombée, la grâce s'est faite. Dommage pour le pubic épars qui n'a même pas longuement applaudi ce très bel ensemble.




dimanche 8 juin 2014

L'étrange Fidélio ou le héros victime

Oh surprirse, après une ouverture bien héroïque à la Ludwig, une musique à la légèreté mozartienne nous accompagne le long des deux actes.

Mais le sujet est d'une lourdeur, d'une morbidité pesante. Ces personnages enfermés dans une prison sinistre, jusqu'au cachot au fond du donjon où pourrit Florestan, sont d'une tristesse infinie. La belle Léonore en déguisé masculin - elle se fait engager par le gardien Rocco pour libérer le mari aimé Florestan - n'a rien des soubrettes piquantes de Wolfgang.

C'est une histoire très morale qui nous est concoctée, entre politique subversive - il faut libérer les prisonnier du geôlier infecte Pizarro, auquel le bon Rocco est obligé d'obéir - et la belle et fidèle Léonore ne songe qu'à libérer son beau monsieur en haillons.

Rocco est le personnage qui me plaît le plus. Il n'est pas pur, mais profondément compassionnel. Il doit se salir les mains et le fait - mais il sait aussi se sortir de la fange lorsque cela dépasse la cruauté normalement admise.

Mais de nouveau, le brio et la folie enfantine de Wolfgang nous manquent. C'est ici cachots, noirceur, héroïsme poisseux - où les histoires drôles de déguisements n'enlèvent pas un seul sourire.

Dans ce sujet pesant, la musique la plus belle ce dégage - une grâce viennoise se libère de chaque duo ou trio, qui mériterait plus de lumière.

Cela éclaire-t-il l'imaginaire de Ludwig ? Se voit-il en Florestan puant et en haillons, crevant de faim dans sa crasse sous l'oppression de gens méchants ? Rêve-t-il d'une Léonore qu'il n' a jamais rencontrée, capable de l'aimer au delà des barreaux et de son aspect repoussant ?

C'est un homme souffrant qu'on devine, très épris de lui-même et de sa droiture morale, et pourtant peu confiant dans le charme et l'image qu'il projette. Le musicien de génie qui se balade dans les salons aristocrates sans vraiment en faire partie... et l'homme mal aimé des femmes, dont il tombe amoureux à répétition.

C'est quelqu'un de touchant et souffrant, on sent de la compassion, mais soudainement la musique nous plaît plus que l'homme.

J'en vois une belle version à l'Opéra de Zurich - Bernard Haiïtink à la baguette, avec Katharina Thalbach à la mise en scène.

J'en ai écouté ma verion disque avec Bernstein dirigeant les Wiener Philarmoniker sur les voix de Lucia Popp et Dieter Fischer-Diskau.

lundi 2 juin 2014

Elektra et Orfeo

Trois-cents ans séparent l'Orfeo de Monteverdi et l'Elektra de Strauss. 1909 à Dresde pour le second. 1607 à Mantoue pour le premier. Et cent ans se sont écoulés depuis Strauss. Distances vertigineuses, multiples générations. Plus de 2,000 braves gens dans la plaine (500 - pas trop loin de la Crémone de Monteverdi) et la montagne (500) lombarde, comme en Normandie (500) et dans le Sud Ouest français (500, dont 250 basques) se mariaient et avaient des enfants, mes ancêtres, alors que Claudio jouait son premier opéra chez les Gonzague. Sauf mariages consanguins qui ont pu abattre les nombres des temps en temps.

Un grand point commun, pourtant. Ou plusieurs.

D'abord, c'est l'usage des grands mythes grecques.

J'écoutais les podcasts de France Culture ce week-end, le Salon Noir notamment : Il y aurait un archéologue anglais pour soutenir que la mythologie que nous connaissons naît au fait dans le néolithique, voir avant, avec un cycle de vie très long. Clytemnestre aurait vu le jour dans le cavernes avec Agamemnon et ces dieux et déesses.

Là on est plus modestes. Les mythes ont été écrits et utilisés il y a tout juste 2,500 ans, ou moins. Monteverdi les a repris, et ainsi Strauss - avec son complice von Hoffmanstahl épris de freudisme. Dans les deux cas, le souhait de REPRESENTER de façon THEATRALE des vérités universelles et immuables de l'expérience humaine. Les amours les haines et les deuils...

Monteverdi et Strauss choisissent, tous les deux, des MONSTRES qui n'arrivent pas à faire leur deuil. Orfeo perd sa femme de façon accidentelle et ne s'en console pas. Elektra se morfond dans le dési de venger le père tué par sa propre mère et son beau père haï. Ils s'accrochent, se figent, accomplissent des gestes insensés pour réparer l'horreur de la mort.

Mais Orfeo enfin se résigne, sa belle avalée par les Enfers malgré son voyage de sauvetage ne lui répond plu qu'n Echo. Sur les conseils sages de son père Zeus, il finit par voir la beauté d'Eurydice dans le ciel et les étoiles - naissance de la poésie consolatrice....

Alors qu'Elektra perd sa raison d'être une fois la vengence accomplie. Son frère Oreste, qui a porté le coup fatal, commence une nouvelle vie - lui-même couronné. Sa soeur se réjouit de pouvoir enfin vivre sa vie de femme. Alors qu' Elektra, elle, desséchée par le succès e son désir mortifère, meurt vidée.

Un autre point commun me semble-t-il est que Monteverdi et Strauss ont tous deux mis leur musique au service du texte. Avant tout. Il s'agit de dire une histoire, et ses émotions - rien d'autres.

Aussi Monteverdi se permet des libertés, il introduit des solos (les arias) et des symphonies entre les polyphonies convenues. Alors que Strauss ne se permet pas de symphonies, presque pas de coeurs, et se concentre dans un "close up" asphyxiant sur les dialogues des personnages. Son orchestre - que certains disent envahissante et trop puissante - porte chaque tirade sur un file tendu, comme si les personnages boxaient entre eux plutôt que parler. L'hystérie à enlever le souffle de Elektra bouffe l'air de tous ses co-personnages - l'orchestre nerveux l'honore.

Je n'en ai pas dormi. Sérieux. Après avoir clos le dernier épisode d'Elektra, je vais sagement au lit et rêve de mort. Je suis dans un petit appartement nouveau en bord de mer, au rez-de-chaussée. Je ferme anxieusement toutes le fenêtres avec leurs stores hermétiques : un tueur rôde, la mort veut entrer. Clytemnestre et Egyste faisant leur clin d'oeil dans la pièce... les paupières lourdes...

Ce n'est pas un art conciliant, ni chez l'Italien ni chez l'Allemand. C'est un art qui secoue. Et une leçon : Laisser les morts partir, ils ne nous appartiennent pas....